Histoire

17 octobre 1961 : Riposter à un crime d’État




Le 17 octobre 1961, la police française, sous les ordre du préfet Maurice Papon, réprime dans le sang une manifestation pacifique organisée à Paris par la fédération de France du FLN . Face à ce massacre, les forces de gauche restent, dans leur grande majorité, silencieuses. Dans la mémoire collective, c’est Charonne, répression contre une manifestation des forces de gauche, qui seule s’imposera. Une exception notable : l’attitude assez exemplaire du PSU qui tentera d’organiser des manifestations et de dénoncer la répression.

La date du 17 octobre 1961 reste, malgré une reconnaissance tardive, largement éclipsée dans l’imaginaire collectif au profit de celle du 8 février 1962 du métro Charonne [1]. Dans les deux cas, la police nationale, sous les ordres du préfet de police Maurice Papon, a réprimé dans le sang une manifestation s’inscrivant dans le ¬cadre des oppositions à la guerre coloniale que mène alors la France contre le peuple algérien. Seule différence, dans le premier cas la manifestation est appelée par la fédération de France du Front de libération nationale (FLN) en protestation des mesures de couvre-feu raciste imposées aux seules « travailleurs et travailleuses algériennes ».

Dans un contexte de tensions et de violences liées à la guerre menée en Algérie, les morts violentes de « Nord-Africainnes » dans le département de la Seine se comptent par dizaines, tandis que de son côté le FLN projette des attaques contre les forces de police. L’assassinat, dans la nuit de 28 septembre 1961, du gardien de la paix Jean Demoën marque un tournant. Sous la pression des syndicats de police qui exigent de durcir encore davantage les mesures contre les travailleurs et travailleuses algériennes, le préfet Papon prononce, le 2 octobre, aux obsèques du brigadier Demoën des paroles sans équivoque : « pour un coup donné, nous en porterons dix » [2].

S’ensuit une mesure inique : un couvre-feu visant les seules Algériennes. Dans un communiqué, le préfet précise : « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement entre 20 h 30 et 5 h 30 du matin » [3].

Une décision raciste, une répression intense

À gauche et même au-delà, le couvre-feu est dénoncé pour ce qu’il est : une mesure raciste. Le FLN décide d’organiser un boycott pacifique, appelant hommes, femmes et enfants à y participer. La consigne est donnée de ne pas venir armé, ni même avec ce qui pourrait être considéré comme une arme par destination précisant que tout manifestant pris avec « ne serait-ce qu’une épingle sur lui serait passible de la peine de mort » [4]. La suite, on la connaît : près de 20 000 Algérienes travaillant en région parisienne manifestent pacifiquement et se dirigent en plusieurs cortèges venus des banlieues vers le centre de Paris. La violence policière se déchaîne contre des hommes, des femmes et des enfants désarmés.

On compte des dizai¬nes de personnes mortes, disparues, et des milliers de blessées, arrêtées ou détenues arbitrairement. Entre 6 000 et 7 000 Algériennes sont transportées en cars au Palais des Sports de la porte de Versailles rappelant les rafles commises là encore par la police parisienne en juillet 1942.

La mémoire de ce crime d’État est encore très largement défaillante. Pourtant, le crime est documenté dès les jours qui suivent par les services de l’État. Dans une enquête menée en juin 2022 par Mediapart, qui a pu obtenir une copie de documents récemment déclassifiés, on apprend que le conseiller du général de Gaulle, Bernard Tricot, écrivait, onze jours seulement après les faits, qu’« il y aurait 54 morts […]. Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police » [5].

Dans cette même enquête, l’historien Fabrice Riceputi rappelait que « la préfecture de police maintient depuis le 18 octobre 1961 qu’il n’y eut, ce jour-là, que deux morts “français musulmans d’Algérie” et un mort français, à l’occasion d’une manifestation “violente” du fait des Algériens, la police ayant été irréprochable » [6].

Plaque commémorative du massacre des algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961 sous les ordres du Préfet de Police Maurice Papon, implantée sur la Passerelle de la Fraternité à Aubervilliers.
Claude Shoshany, derivative work Lämpel

Des réactions tièdes d’une grande partie de la gauche française

Face à ce que l’on peut appeler un massacre, les réactions des forces de gauche furent assez faibles au regard de la gravité des événements : « Si dans les jours qui suivent le massacre d’octobre 1961, une bonne partie de la grande presse évoque disparitions, violences et internements, la censure est un épouvantail trop présent pour que vérité et protestations éclatent. Des intellectuelles et la presse d’opinion prennent le relais mais la mémoire de l’événement sombrera peu à peu dans la confusion » [7].

Dès le lendemain, la presse quotidienne en parle pourtant : si les quotidiens de droites reprennent la version de la Préfecture, qui avait été obligée de reconnaître qu’il y avait eu des morts – une dépêche de l’Agence France - Presse en signalait deux au pont de Neuilly dès le milieu de la soirée [8] –, ils font porter la responsabilité des violences sur des « meneurses » et des « tueurses », « déferlant vers le centre de la ville », reprenant le récit officiel.

Dans les quotidiens de gauche, l’Humanité en tête, la version officielle est questionnée mais dans le même temps la peur de la censure fait que les journaux restent très prudents. Le 20 octobre, Libération affiche en une « 6300 Algériennes parquées comme des bêtes ». Retournement de situation, le 23 octobre Le Figaro évoque lui aussi des « scènes de violence à froid […] dans les centres d’internement, au Palais des Sports ou au stade de Coubertin ». Mais c’est de Témoignage chrétien que viendra la charge la plus virulente avec la publication en Une de la photo d’un manifestant blessé, un dossier complet et des photos d’Elie Kagan.

Le PSU, fer de lance du soutien

Les grandes organisations de gauche restent (très) discrètes et n’affichent que peu ou pas de solidarité avec les Algériennes et Algériens : « il faut attendre le 30 octobre pour que sorte un communiqué commun des syndicats de la région parisienne » [9]. Farouchement opposées à la guerre, des organisations de jeunesse sont plus actives dans leur soutien. Et c’est du tout jeune PSU, créé quelques mois plus tôt , que viendra un soutien actif aux Algériennes et Algériens.

C’est seul, « faute de pouvoir entraîner d’autres organisations dans la rue » que le PSU organise une manifestation le 1er novembre, jour anniversaire de l’insurrection algérienne. Malgré la très forte présence policière – la Préfecture craint une manifestation du FLN -, quelques 3 000 manifestantes défilent entre la place de Clichy et la place Blanche derrière une banderole « Halte au racisme ! »… première manifestation de la gauche française depuis le massacre du 17 octobre.

Le coup de force du PSU fait des émules. Le 18 novembre, ce sont douze organisations de jeunesse qui, associées au PSU, appellent à manifester. Rejointes par de nombreux étudiantes communistes, ce sont 10 à 12 000 manifestantes qui défilent dans Paris avant de se faire sévèrement matraquées. L’engagement tardif du PCF se fera avec comme mot d’ordre la lutte contre l’Organisation de l’armée secrète (OAS), organisation terroriste d’extrême droite active sur le sol algérien et en France métropolitaine. Le soutien au FLN est essentiellement le fait de libertaires et de trotskistes [10]. Le 6 décembre, des manifestations ont lieu dans toute la France à l’appel du PCF, de la CGT et du PSU aux cris de « OAS assassins ». Le PSU s’active sans relâche et milite pour un large appel intersyndical, seul capable de « surmonter les divisions des forces de gauche et d’élargir le front antifasciste » [11].

Manifestation contre l’OAS à Toulouse
André Cros

La combativité du PSU est payante. Le 19 décembre, deux mois après le massacre, organisations syndicales et politiques s’unissent pour décider d’une journée « d’arrêt de travail » et de manifestation. Malgré l’interdiction, plus de 60 000 manifestantes bravent la Préfecture. Dès les premières minutes, les forces de police chargent les manifestantes, faisant plus d’une centaine de blessées dont des responsables politiques. C’est également « la première fois qu’interviennent les “sections spéciales” […] le drame de Charonne s’annonce » [12].

Pendant trente ans cette histoire est tue. Il faut attendre 1991 et la publication de l’ouvrage de l’historien Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris [13], pour sortir cette nuit du 17 octobre des ténèbres de la mémoire. Une pierre supplémentaire vient aujourd’hui s’ajouter au nécessaire édifice mémoriel avec la publication de Riposter à un crime d’État, sur le rôle méconnu du PSU dans la mobilisation contre la répression raciste envers les Algériennes.

David (UCL Savoies)

[1Sur Charonne, voir l’excellente recherche de l’historien Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, 2006.

[2Jean-Paul Brunet, Police contre FLN, le drame d’octobre 1961, Flammarion, 1999, p. 87-88.

[3Idem, p. 163.

[4Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (traduit de l’anglais par Christophe Jacquet), Tallandier, 2008, p. 129-130.

[5Fabrice Arfi, «  Massacre du 17 octobre 1961 : les preuves que le général de Gaulle savait  », Mediapart, 6 juin 2022, https://www.mediapart.fr/journal/france/060622/massacre-du-17-octobre-1961-les-preuves-que-le-general-de-gaulle-savait.

[6Idem.

[7Mogniss Abdallah, «  Le 17 octobre 1961 et les médias. De la couverture de l’histoire immédiate au “travail de mémoire”  », Hommes & Migrations, 2000, n° 1228, p. 125, https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2000_num_1228_1_3617.

[8Fabrice Riceputi, Ici on noya les Algériens. La bataille de Jean-Luc Einaudi pour la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961, Le passager clandestin, 2021, p. 141.

[9Gilles Manceron, Jean-François Merle et Bernard Ravenel, Riposter à un crime d’État. Le rôle méconnu du PSU dans la mobilisation contre la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, Éditions du Croquant, 2021, p. 63.

[10Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie, Syllepse, 2002.

[11Gilles Manceron, Jean-François Merle et Bernard Ravenel, op. cit., p. 66.

[12Idem.

[13Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil, 1991.

 
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