1864 : Le « Manifeste des Soixante », une étape pour la cause ouvrière

Peu avant les élections de 1864 parut le Manifeste des Soixante, prônant des candidatures ouvrières indépendantes des partis bourgeois. Quoi que réformiste, cette manifestation d’indépendance de classe constitua un événement, prélude à la constitution de l’Association internationale des travailleurs. Le chercheur Michael Paraire explique pourquoi le vieux Proudhon, bien que critique, appuya les « soixante ». Quinze ans après sa mort, quand le mouvement anarchiste se constituera, il perpétuera cette exigence d’indépendance, mais en lui donnant un sens révolutionnaire, de boycott des institutions bourgeoises.
Penseur protéiforme, homme-tempête, susceptible, volontiers querelleur, Pierre-Joseph Proudhon – l’intellectuel qui a bouleversé la pensée politique du XIXe siècle avec sa formule de 1840 « la propriété, c’est le vol ! » –, a été réclamé par toutes les écoles philosophiques. On l’a volontiers dit tour à tour libéral, socialiste, anticlérical, spiritualiste, parlementariste, antiparlementariste, autoritaire et antiautoritaire. Pour justifier ce que certains considèrent comme ses « contradictions », ses « errements » – alors qu’il s’agit d’une simple évolution intellectuelle –, il aura, lui-même, élaboré une conception originale de la dialectique, construite sur le modèle du balancier de la Justice, par lequel il prétendait équilibrer tous les contraires. À l’opposé de Marx qui considérait que les contraires ne pouvaient que s’exclure l’un l’autre, sur le modèle de la physique des chocs [1].
Mais la vérité est que, malgré l’évidente continuité d’une pensée originale, il y a loin de l’auteur du premier Mémoire sur la propriété (1840) à celui de Théorie de la propriété (1866), comme il y a loin de La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre (1852) au Principe fédératif (1863), ou du philosophe de De la Justice dans la Révolution et dans l’Église (1858) à l’auteur qui voulait consacrer un grand traité sur Dieu, qu’il n’a pas eu le temps d’écrire, mais qui nous a laissé plusieurs commentaires annotés de la Bible (1867) et un étonnant écrit posthume, Jésus et les origines du christianisme (1896). Sur la question parlementaire, on retrouve les mêmes évolutions qui l’ont conduit, dans un premier temps, à accepter d’être membre de la députation nationale puis à rejeter toute idée de participation aux élections, suite, notamment, à ses polémiques contre le gouvernement issu de l’Assemblée de 1848 qui l’ont fait mal voir de tous ses collègues et exclure du parlement.
C’est là qu’intervient l’affaire du Manifeste des Soixante [2]. Sollicité, en 1863, par un groupe d’une soixantaine d’ouvriers parisiens, conduits par le ciseleur sur bronze Henri Tolain (illustration), qui souhaitaient sortir de l’anonymat et de la misère où la condition de leur classe les avait relégués, Proudhon leur a prêté main forte pour mettre en ordre leurs revendications et se présenter devant les électeurs de la Seine. Car le manifeste, écrit officiellement avec la participation du journaliste socialiste Henri François Lefort, porte tous les « stigmates » de la réflexion proudhonienne : opposition entre démocratie formelle et démocratie réelle, appel aux idées générales, préférence marquée pour la notion de réforme contre celle de révolution sanglante, affirmation d’une conciliation possible entre certaines revendications du parti libéral et du parti ouvrier naissant, volonté de fusionner les contraires dans une perspective d’intérêt commun.
Ce Manifeste réclame :
- L’abrogation de l’article 1781 du Code civil, lequel imposait, à l’époque, la puissance absolue du maître dans la détermination du paiement des salaires ;
- L’abrogation de la loi sur les coalitions ;
- La création des chambres syndicales ;
- L’instruction primaire et professionnelle gratuite.
Il célèbre aussi « l’esprit profondément démocratique de la grande cité », la « démocratie dans son sens le plus radical et le plus net », la « liberté du travail », le « crédit » et la « solidarité ». Il sent son Proudhon à plein nez.
Surprenant texte que ce Manifeste qui marque l’irruption de la classe ouvrière française dans le champ politique électoral. Il se distingue radicalement des revendications de rupture sociale ou de lutte des classes, telles qu’elles sont exposées par Marx, par exemple, dans le Manifeste du parti communiste de 1848. Il n’y est pas question d’en finir avec la Révolution française [3], mais d’accomplir ses promesses, de nier les « droits de l’homme et du citoyen » mais de les réaliser, d’effacer la démocratie, mais de la rendre effective, pour tous, dans un esprit de mutualité et de partage qui aura une influence décisive sur les revendications syndicales du mouvement ouvrier français à venir, au point qu’il est considéré comme l’un des inspirateurs de la philosophie fédérative des Bourses du travail de Fernand Pelloutier [4].
Alors, comment l’homme qui prétendait dans Solution du problème social (1848), éviter les écueils de la politique pour résoudre les contradictions économiques à l’aide d’une simple institution « financière », la « Banque du peuple » – ancêtre des banques mutualistes modernes, expérience pionnière dans le domaine de l’économie sociale et solidaire (ESS) [5] –, a-t-il pu accepter de donner un coup de main électoral à des ouvriers « réformistes », « parlementaristes » ? Comment, lui, qui s’était vu rejeter, quinze ans plus tôt, aussi bien par le parti de la bourgeoisie libérale que par le parti impérial – qui finirent tous par l’exclure, le poussant finalement à l’exil, après l’avoir fait jeter en prison –, a-t-il pu venir en aide à des personnes se présentant à un système électif biaisé où les jeux, quoi qu’on en dise, sont faits d’avance ?
C’est que Proudhon était obsédé par deux choses. Tout d’abord, il souhaitait voir ses idées s’incarner dans le réel [6]. Aussi ne s’embarrassa-t-il jamais de savoir qui allait les réaliser : l’Assemblée de 1848, Napoléon III, des ouvriers, comme Tolain, qui participera à l’Internationale, pour être élu, finalement, sénateur de la Seine, des écrivains vengeurs, comme Jules Vallès [7] qui rédigera l’Affiche Rouge, au moment de la Commune ? Au fond, peu lui importait, du moment qu’il avait le sentiment que les individus ou les groupes en question portaient, chacun, avec leurs qualités et leurs défauts, ses idées, ses projets, sur la place publique.
Ensuite, Proudhon, esprit antidogmatique, était tout à fait capable de s’ouvrir à des propositions nouvelles pour autant qu’elles lui semblaient aller dans le bon sens, celui de la résolution des « contradictions de la misère » qu’il dénonçait depuis Philosophie de la misère (1846). Si l’on se place de ce point de vue, sa cohérence intellectuelle est indéniable. Elle tient en quelques mots : résoudre le problème de la misère par une série de réformes radicales en utilisant tous les moyens institutionnels non-violents à sa disposition. Ces institutions pouvaient être de nature différente : économique, sociale, politique. Il s’en moquait. Doué, de plus, de facilités de plume qui relevaient tout autant du génie que de la graphomanie, il était capable d’accorder, s’il pensait leur cause juste, du temps aux personnes qui venaient lui demander de l’aide.
Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il ait pris soin d’appuyer les revendications de ces 60 ouvriers de la Seine qui vinrent le voir, au soir de sa vie, alors qu’il était déjà bien malade. Pris au jeu, il écrira même un programme politique complet pour la classe ouvrière intitulé De la Capacité politique des classes ouvrières (1865) [8] dans lequel il prône l’union des classes ouvrières et de la paysannerie – considérée alors comme réactionnaire par Blanqui mais que Proudhon, paysan d’origine bisontine, appréciait beaucoup – et qui était encore la classe majoritaire, en France, à cette époque. Les révolutionnaires espagnols de 1936 donneront, soixante-dix ans plus tard, à cette vision sociale, unitaire, un sens révolutionnaire concret. Ces hommes et ces femmes étaient, d’ailleurs, plus proudhoniens qu’on ne l’a dit [9].
On oublie trop souvent, en effet, que la Révolution espagnole s’est nourrie des formules proudhoniennes selon qui « la cause des paysans est la même que celle des travailleurs de l’industrie » et « la Marianne des champs est la contrepartie de la Sociale des cités » [10]. L’idée de « mutualité », appliquée à l’ensemble des domaines sociaux, dont Proudhon affirme dans De la Capacité politique des classes ouvrières qu’elle est l’avenir de la « démocratie travailleuse », désireuse de réaliser l’idéal d’équilibre de la Justice, va servir de boussole, avec la théorie de l’entraide de Kropotkine, aux révolutionnaires espagnols. Ces derniers accepteront même de participer à un gouvernement républicain, tout en refusant de s’emparer des « grands ministères régaliens », sous-estimant sans doute l’aspect politique et institutionnel de la Révolution. Mais là encore c’était une position héritée des réflexions parfois alambiquées de Proudhon sur ce sujet.
Qu’il ait donc proclamé, comme en 1840, « la propriété c’est le vol ! » ou, comme en 1862, « la propriété, c’est la liberté ! », qu’il ait fait un bout de chemin avec Napoléon III ou qu’il ait marché de concert avec les ouvriers du Manifeste des Soixante, qu’il ait inspiré des conservateurs, des libéraux, des réformistes ou des révolutionnaires, Proudhon sera demeuré un homme du peuple, en évolution, mais fidèle à lui-même, désireux de trouver, à travers le bric-à-brac des idées générales, une réponse concrète, effective, à l’éternel problème de la misère sociale et de la souffrance humaine.
Michael Paraire
QUAND LES DISCIPLES DÉPASSENT LE VIEUX MAÎTRE
Pour l’historien René Berthier, l’épisode du Manifeste des Soixante, en 1864, témoigne du dépassement de Proudhon par les ouvriers proudhoniens eux-mêmes. Quoique réformistes, ils sont poussés par la nécessité (l’industrialisation croissante) et par l’exemple (le syndicalisme naissant en Angleterre) à prôner la grève, une tactique que Proudhon réfutait.
Pour le mouvement ouvrier international, 1864 est une année charnière : Lassalle meurt en ayant mis sur les rails un véritable parti socialiste allemand, Tolain publie le Manifeste des Soixante, Proudhon écrit De la Capacité politique des classes ouvrières et l’Association internationale des travailleurs (AIT) est fondée.
La conclusion de la Capacité politique expose les conditions pour que le prolétariat puisse parvenir à la capacité :
- La classe ouvrière est arrivée à la conscience d’elle-même « au point de vue de ses rapports avec la société et avec l’État », dit-il ; « comme être collectif, moral et libre, elle se distingue de la classe bourgeoise » ;
- Elle possède une « idée », une notion « de sa propre constitution », elle connaît « les lois, conditions et formules de son existence » ;
- Mais Proudhon s’interroge pour savoir si « la classe ouvrière est en mesure de déduire, pour l’organisation de la société, des conclusions pratiques qui lui soient propres ». Il répond par la négative […].
Or, le 28 septembre 1864 est fondée à Londres l’AIT, qui va montrer à quel point Proudhon avait tort. […]. Il semble […] ignorer la réalité du mouvement ouvrier de son époque.
De 1852 à la loi sur les coalitions du 25 mai 1864, d’innombrables grèves ont secoué le pays pour des augmentations de salaires, la réduction de la durée du travail, les mauvaises conditions de travail, pour protester contre le renvoi d’un ouvrier en 1857 à Vicoigne, dans le Nord. Les sociétés de résistance, réprimées par le pouvoir, souvent dissoutes, se reconstituent sous d’autres noms et sous d’autres affectations : sociétés de secours mutuels, par exemple. […]. La force motrice employée dans les usines est multipliée par cinq entre 1849 et 1869. Les progrès techniques, le machinisme augmentent la productivité du travail et réduisent les prix de revient. Le travail dans les manufactures se développe. Et pendant cette période, la hausse des salaires n’a pas suivi celle du coût de la vie. Le salaire réel a baissé. Les conditions de vie des ouvriers se sont considérablement dégradées. […].
Du point de vue du projet ouvrier, la Capacité politique est très en dessous du Manifeste des Soixante de 1864 qui, au moins, réclame la constitution de syndicats ouvriers indépendants des patrons, aborde le sort des enfants dans les fabriques, etc. […]
Dix ans plus tard, James Guillaume, un proche de Bakounine, écrit un livre, L’Anarchie selon Proudhon […]. Il s’agit en quelque sorte de faire le tri […] et de commenter « la partie des théories de Proudhon, qui, reprises dans le programme de l’AIT, sont entrées dans la vie sociale ». En somme, le mouvement anarchiste de 1874 ne se réfère à Proudhon que de manière sélective, et seulement pour les idées qu’il a développées vers 1848. […]. Les syndicalistes révolutionnaires, trente ans plus tard, ne se montreront pas moins perspicaces que les militants de l’entourage de Bakounine.
René Berthier
- Extrait de « À propos du Manifeste des Soixante », Monde-nouveau.net.






