1925, grève des Penn Sardin : Quand les luttes d’hier inspirent celles d’aujourd’hui

L’UCL s’est jointe aux initiatives de célébration des cent ans de la grève des sardinières à Douarnenez : quelles idées peut-on tirer des expériences de luttes historiques pour rendre les nôtres plus efficaces et impactantes ?
Le collectif Pemp Real A Vo s’est formé pour proposer de nombreux événements sur le thème de la révolte des sardinières à partir du 21 septembre dernier. Son nom est celui du slogan historique, « nous aurons cinq sous », qui était scandé en 1924 par les ouvrières pour demander leur augmentation à 1 franc 25. Pièces de théâtres, chansons de lutte, conférences et projections [1] ont ponctué en 2024 la vie culturelle de la ville rouge, ancien bastion du communisme. L’un des événements les plus marquants aura sans doute été la journée du 23 novembre, pile cent ans après le déclenchement de la grève.
Douarnenez en rouge et noir
Ce jour-là aucune goutte (ou presque) n’est venue marquer les festivités de sa présence inopportune, et les rues étaient bondées de monde pour accompagner le long défilé chantant de Pemp Real A Vo en début d’après-midi. On peut relever la diversité des personnes venues assister ou participer à cette grande parade : des jeunes enfants aux plus agées, des militants et militantes ou de simples habitantes et habitants, toutes et tous côte-à-côte pour accompagner les choeurs des chants féministes « A la huelga ! », « Cancion sin miedo » et bien sûr « Penn sardin ». Les sabots, enfilés pour l’occasion, ont claqué sur le bitume qui fut autrefois des pavés, les pancartes ont célébré l’esprit revendicatif, les habits étaient de rouge et de noir. Il est inhabituel de voir une foule aussi hétéroclite se rassembler sous les symboles du communisme et ça donne chaud au coeur.
La place des halles était remplie à l’arrivée, où s’est produit une chorale féministe dont fait d’ailleurs partie une camarade de l’UCL Finistère. Beaucoup de gens se sont vus repoussés dans les rues attenantes et peinaient à entendre les chants entrecoupés de petits moments de narration présentant succintement le déroulé de la grande grève. La journée s’est terminée comme il se doit par un fest-noz, fête dansante locale, qui nous a laissé la sueur au front et le sourire aux lèvres.
Cette journée a permis d’informer un large public sur une lutte importante du XXe siècle et de nous rappeler que nos combats peuvent être des victoires aussi bien qu’ils peuvent être des fêtes.
Quand les sardinières ont gagné
C’est le 4 janvier 1925, après un mois et demi de grève intensive, que les ouvrières d’usine ont obtenu l’augmentation de leur salaire. C’est donc cent ans après – pile poil ! – que nous nous sommes retrouvées de nouveau à Douarnenez, cette fois-ci sous la pluie battante mais toujours le sourire aux lèvres et la détermination dans les yeux. Au moins le vent nous a épargnées.
Trempé, un cortège militant a remonté les quais, précédé de danseuses et danseurs qui ont battu le pavé imperturbablement au rythme des tambours. Nous nous sommes enfonçées ensuite dans le bourg, en passant devant la place de la Résistance pour nous arrêter finalement devant les halles.
Un événement en petit comité pour clôturer ces plusieurs mois de célébration du centenaire de la grande grève des Penn Sardin, que nous avions relaté dans le numéro de novembre d’Alternative libertaire [2]. Entre 300 et 500 personnes (principalement des militantes et militants) ont répondu à l’appel au « grand rassemblement féministe » lancé par le Planning familial. Les Rennaises et Rennais sont venues en grand nombre : NousToutes35 Rennes a envoyé un car pour l’occasion, rempli au complet par plusieurs organisations politiques et syndicales ! On a vu pire, comme rassemblement et la fin de la manifestation a été l’occasion de se retrouver au chaud dans un café pour réfléchir ensemble à la meilleure manière de brûler le patriarcat.
Faire de nos luttes actuelles les célébrations de demain
Loin de nous l’idée de célébrer les Penn Sardin comme si elles étaient un élément de l’histoire qui doit rester dans le passé, immuable et parfaitement inutile. Si les Penn Sardin sont en train de sortir de l’oubli, ce n’est pas un simple hasard ou une lubbie de vieille dame : l’intérêt pour cette lutte est né dans un contexte de construction de la grève féministe, qui est en cours depuis déjà quelques années au sein des différentes inter-organisations. Elle est devenue le mot d’ordre de la Coordination féministe, et le nom d’une des inter-organisations au niveau national.
Lorsque nous parlons de grève féministe, de très nombreuses questions se posent : comment faire infuser cette idée ? Et puis une grève de quoi ? Est-ce que l’on veut arrêter notre travail salarié, sortir de nos lieux de travail pour se retrouver dans la rue le temps d’une journée ? Est-ce que l’on veut arrêter notre travail domestique, pour montrer à nos maris et à nos enfants combien notre travail quotidien est nécessaire à leur survie ? Est-ce que l’on souhaite prendre le temps de se retrouver pour renforcer nos solidarités ? Comment visibiliser le plus clairement et le plus massivement le fait que sans nous, le monde s’arrête ?
Comment motiver un maximum de femmes à arrêter leur travail ? Et puis les hommes, est-ce qu’on les pousse à faire grève aussi, à se rendre dans la rue, à réaliser des tâches qui nous permettent de mieux nous mobiliser, à garder les enfants pendant que l’on défile ?
Ces questions s’accompagnent d’un constat d’échec : si depuis quelques années la date est appelée, les chiffres de la grève du 8 mars sont globalement très bas [3]. Nous avons besoin d’exemples, de retours d’expériences, de nouvelles idées, pour faire en sorte que cette grève soit massive et durable.
La conserverie de nos jours
Aujourd’hui encore, il reste trois conserveries à Douarnenez qui fournissent environ un millier des 7 200 emplois de l’agglomération [4]. Ce sont toujours principalement des femmes qui occupent ce que l’on appelle aujourd’hui le poste d’ouvrière de conserverie.
Même si en cent ans les conditions de travail ont beaucoup évolué, elles sont toujours loin d’être parfaites. Les ouvrières ont récemment fait parler d’elles grâce à une grève organisée dans l’usine Chancerelle en mars 2024 par la CGT. Celle-ci fait suite à une dégradation récente des conditions de travail dans l’usine, aux nouvelles méthodes de management et à la mise en place d’une ligne automatisée en début d’année [5]. La perte progressive du côté humain, les injonctions à la productivité, la précarité de l’emploi et les commentaires dégradants de la hiérarchie ont finalement mené à un regain d’activités syndicales. Beaucoup reste encore à faire : suite aux négociations, les ouvrières de Chancerelle n’ont obtenu qu’une augmentation de 1 euros par jour [6]. La journaliste Tiphaine Guéret donne la voix aux ouvrières dans son livre Ecoutez gronder leur colère, publié cette année aux éditions Libertalia [7].
L’une de ces ouvrières est venue nous parler de ses conditions de travail à l’occasion de la manifestation du 4 janvier, l’occasion d’échanger des conseils pour mener une grève victorieuse. Elle a notamment évoqué la composition des équipes : les femmes sont sur-représentées dans les postes précaires et sous payés de l’usine, et particulièrement les femmes racisées. La barrière de la langue est un réél défi pour les déléguées syndicales qui peinent à communiquer clairement les enjeux et les patrons en jouent pour faire peur et démobiliser les salariées. Il s’agit donc de recréer et renforcer les liens entre les travailleuses, pour faire valoir leurs droits.
La lutte des sardinières doit être internationale
Si la société Chancerelle se targue de la production française de ses boîtes de sardines, l’usine présente à Douarnenez n’est en réalité qu’une vitrine lorsque l’on compare sa taille à la taille de l’usine présente à Agadir, au Maroc : cette dernière compte bien davantage de salariées, qui sont par ailleurs bien moins payées que celles qui sont basées à Douarnenez. La communication entre les travailleuses de Douarnenez et les travailleuses d’Agadir est complètement inexistante. Les patrons empêchent toute forme de liens entre les travailleuses françaises et marocaines dans l’unique but de protéger leurs intérêts et les empêcher de discuter de leurs conditions de travail. Il semble pour autant que les ouvrières d’Agadir soient elles aussi en train de se mobiliser, la direction faisant régulièrement des voyages pour régler des problématiques de management.
Nous ne mettrons pas fin au patriarcat en créant de nouvelles lois. Nous ne mettrons pas fin au patriarcat par le biais d’une déconstruction individuelle, par la modification des normes de genre. Nous ne mettrons pas non plus fin au patriarcat en demandant gentiment aux hommes de cesser de nous exploiter, aux patrons de cesser d’amasser de la thune sur notre dos. Pour gagner, il va falloir construire un rapport de force clair, et l’arrêt de toutes les formes de travail des femmes est nécessaire : sans nous, rien n’est possible !
Alors retrouvons-nous massivement dans la rue le 8 mars, dans toutes les villes. Faisons grossir les chiffres des grèves, fermer les écoles, les crèches, les EHPAD, laissons le soin aux patrons de nettoyer les bureaux et les palliers d’immeubles.
Lou (UCL Rennes) et Johanna (UCL Finistère)
- Tiphaine Guéret, Écoutez gronder leur colère, Libertalia, 2025, 108 pages, 10 euros. Couverture : AL 357 - antipat - livre_gueret.png






