5 avril 1971 : 343 femmes s’engagent pour le droit d’avorter

L’avortement a été dépénalisé en 1974 et ce droit n’est pas tombé du ciel gouvernemental par miracle mais a été conquis par les luttes des femmes. En 1972, au cours des procès de Bobigny, Gisèle Halimi dénonce l’injustice des articles répressifs. À partir de 1973, les militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) pratiquent des avortements illégaux mais sûrs et sereins. Le Manifeste des 343 est lui paru en 1971.
Si le code pénal de 1791 avait supprimé toute peine pour les avortées et réduit les risques pour les personnes aidantes, un article du code pénal napoléonien de 1810 a relancé la répression, faisant de l’avortement un crime. Politique nataliste oblige, pour fabriquer des ouvriers et des soldats. Les femmes risquaient l’emprisonnement et les avorteureuses les travaux forcés. La célèbre loi de 1920, après les saignées de la guerre de 1914-1918 ne change rien à cet article mais ajoute la répression de la propagande anticonceptionnelle et de l’incitation à l’avortement. L’information ne peut circuler que sous la menace de répression. En 1923, l’avortement devient un délit : plus de jurys populaires compatissants et davantage de procès même si peu de condamnations.
Pendant la guerre, la répression est à son maximum. Natalisme et nationalisme se donnent la main : en 1943, deux avorteureuses, Marie-Louise Giraud et Désiré Pioge, sont décapitées. En 1953, l’avortement thérapeutique est autorisée et en 1956, l’association qui deviendra le Mouvement français pour le planning familial est créée.
Un texte choc
Les femmes continuent à avorter et plusieurs centaines d’entre elles y laissent la vie chaque année. À partir de 1970, le Mouvement pour la libération des femmes (MLF) se développe et fait parler de lui à travers des actions chocs. Les réactionnaires sentent le vent tourner et « Laissez-les vivre », association anti-avortement, est créée en 1971. Un groupe avortement d’une quinzaine de femmes e forme à l’automne 1970. Le Nouvel Observateur leur propose de publier un appel. C’est autour de Simone de Beauvoir que sera écrit à plusieurs mains le manifeste qui affirme « Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté ». Les signataires encourant des poursuites, il est important que des femmes célèbres s’engagent, leur notoriété (et l’air du temps) les protégeant. La collecte de signatures s’organise et le Manifeste des 343 paraît le 5 avril 1971.
Il déplace le débat de la libéralisation de l’avortement vers le droit des femmes à décider pour elles-mêmes [1]. Une semaine après, l’image de Une de Charlie Hebdo est une caricature de Michel Debré répondant« C’était pour la France. » à la question « Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste sur l’avortement ? ». Pour Maud Gelly, médecine hospitalière en 2005, « Que cette caricature, visant à ridiculiser un homme politique, ait au contraire laissé à la postérité une insulte machiste pour qualifier ces femmes, est assez significatif de l’antiféminisme qui préside parfois à la réécriture de l’histoire des luttes des femmes. » [2].
Et après ?
L’impact est grand dans la société. Aucune femme ne sera poursuivie. En juillet 1971, l’association « Choisir » de la pugnace avocate Gisèle Halimi commence son combat en défense des femmes avortées.
En 1972, Marie-Claire Chevalier, jeune fille mineure violée est jugée pour avoir avorté, après la dénonciation par son violeur. Gisèle Halimi fait le procès de la loi. Marie-Claire sera relaxée dans un second temps, sa mère qui l’a aidée écope d’une amende avec sursis et l’avorteuse à un an d’emprisonnement avec sursis. La loi est quasiment morte.
En novembre, plus de 40 000 femmes manifestent à Paris. En février 1973, plus de 300 médecins signent une pétition dans laquelle ils et elles revendiquent avoir pratiqué des avortements. Celle-ci est également publiée dans Le Nouvel Obs sous le titre de Manifeste des 331 faisant écho au Manifeste des 343 [3]. Les militantes du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) organisent des voyages vers les pays à législation plus libérales et commencent à pratiquer des avortements clandestins. Ils et elles continueront après le vote de la loi, tant que les moyens ne seront pas disponibles. En 1975, la loi de dépénalisation est adoptée, avec de nombreuses restrictions et pour une durée de cinq ans. En 1979, elle devient définitive et sera continuellement améliorée, toujours grâce aux revendications des femmes. Remboursement intégral, accès aux mineures sans avis de leurs parents, suppression des entretiens avec une psy, délai allongé. Il reste à supprimer toute mention d’un délai, comme au Canada, et à supprimer la double clause de conscience qui fait de cet acte médical un acte extra-ordinaire. Et, bien sûr, à redonner des moyens aux centres IVG.
Christine (UCL Sarthe)
Manifeste des 343
Quelques extraits du Manifeste des 343 (texte intégral disponible sur le site du Nouvel Obs [4]).
Le chiffre donné au début de l’appel (un million) est volontairement exagéré pour l’impact. On était davantage autour de 300 000 avant la liberté de contraception (1967, décrets d’application en 1972), un peu plus de 200 000 aujourd’hui.
Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. […]
L’avortement libre et gratuit n’est pas le but ultime de la lutte des femmes. Au contraire il ne correspond qu’à l’exigence la plus élémentaire, ce sans quoi le combat politique ne peut même pas commencer. Il est de nécessité vitale que les femmes récupèrent et réintègrent leur corps. Elles sont celles de qui la condition est unique dans l’histoire : les êtres humains qui, dans les sociétés modernes, n’ont pas la libre disposition de leur corps. Jusqu’à présent, seuls les esclaves ont connu cette condition. […]
- Je ferai un enfant si j’en ai envie, nulle pression morale, nulle institution, nul impératif économique ne peut m’y contraindre. Cela est mon pouvoir politique. Comme tout producteur, je peux, en attendant mieux, faire pression sur la société à travers ma production (grève d’enfants).
- Je ferai un enfant si j’en ai envie et si la société dans laquelle je le fais naître est convenable pour moi, si elle ne fait pas de moi l’esclave de cet enfant, sa nourrice, sa bonne, sa tête de Turc.
- Je ferai un enfant si j’en ai envie, si la société est convenable pour moi et convenable pour lui, j’en suis responsable, pas de risques de guerres, pas de travail assujetti aux cadences.






