Agriculture : Inverser la culpabilité, faire le procès de l’agro-industrie)

Avec le capitalisme, le modèle prédateur de l’agro-industrie s’impose depuis le milieu du XXe siècle en Bretagne au détriment des coopératives agricoles ou de l’agriculture. Alors qu’à Lorient, des voix s’élèvent, la répression s’abat comme toujours sur celles et ceux qui dénoncent les conditions d’exploitation des terres et des travailleurs et travailleuses. Le 15 décembre 2025, à Lorient, a eu lieu le procès de 12 personnes arrêtées en mars 2022 après une action de désobéissance civile ciblant l’agro-industrie et revendiquée par le collectif Bretagne contre les fermes-usines. Les débats lors de l’audience et les mobilisations auront permis de remettre en avant le rôle d’un système inéquitable.
Au XIXe siècle, en pleine expansion du capitalisme industriel, la spécialisation régionale de la production agricole a été mise en place pour ravitailler les prolétaires qui s’amassaient dans et autour des grandes villes, et particulièrement de Paris. Les zones agricoles les plus proches de la capitale ont connu un développement rapide à l’instar de la Normandie ou de la Beauce. Les régions les plus éloignées, telles que la Bretagne, avaient un accès plus restreint aux marchés nationaux. Le modèle de polyculture-élevage en vigueur à l’époque, respectueux de l’environnement, s’est globalement maintenu en Bretagne jusqu’aux années 1950 à 1970 selon les zones, tandis que l’exode rural battait son plein. L’usage des engrais chimiques, apparus dans les années 1920, était limité du fait de son coût.
Après la Seconde Guerre mondiale, le plan Marshall a débloqué des crédits pour développer la mécanisation et l’usage d’intrants chimiques en vue d’augmenter la productivité agricole. En Bretagne, terre de bocage et vallonnée, l’introduction de ces innovations était particulièrement freinée par la taille des parcelles et des fermes. Cette période a également été celle du remembrement, soit des regroupements des terres accompagnés de la destruction des haies et talus. Il a été plus tardif et plus brutal qu’ailleurs, et a contribué, tout comme la mécanisation, à la disparition des plus petites fermes, moins compétitives sur le marché, et à l’agrandissement global des exploitations. Ce mouvement s’est accompagné de recrutements dans les usines périphériques des villes comme à Rennes et de la revente des terres morcelées pour le remembrement en échange d’une promesse de « sécurité » d’emplois et de revenus de la part du patronat.
Des coopératives agricoles à l’agriculture intégrée
Les paysans et paysannes ont été des actrices de ces changements, soit par leur résistance à l’avènement de ce nouveau modèle (résistance parfois teintée d’idées réactionnaires), soit par leur regroupement au sein de coopératives pour acheter en commun du matériel et des intrants, et pour la collecte et la vente de leurs productions. Les coopératives ont été créées et développées en lien avec le syndicalisme agricole et sont, pour les plus grosses, devenues des multinationales de l’agro-alimentaire. Elles ont ainsi conduit en Bretagne au développement d’un élevage hors sol de cochons et de volailles. C’est le début de l’agriculture intégrée, où tous les intrants sont fournis par la coopérative, qui obtient auprès des banques les crédits nécessaires, et qui achète également la production. Les agriculteurs et agricultrices qui s’engagent dans ce modèle subissent de fait une forte perte d’autonomie, tant dans les choix et méthodes de production que pour la fixation des prix. Sous l’effet de l’importance des investissements nécessaires pour rester dans la course d’un marché de plus en plus mondialisé, les coopératives se financiarisent et fusionnent, perdant tout aspect démocratique au profit de dirigeants ayant un pied dans l’agriculture, et l’autre dans l’industrie agro-alimentaire. De ce processus ont émergé les géants bretons de l’agro-industrie que sont Eureden et la Cooperl.
Pour maintenir la compétitivité sur les marchés internationaux, face à une agriculture fortement subventionnée aux États-Unis, des aides ont été créées à l’échelle européenne au travers de la politique agricole commune (PAC) à partir de 1962. Assurant à l’origine des prix minimaux aux productions agricoles, la PAC évolue depuis 1992 vers des aides versées en fonction du nombre d’hectares, favorisant ainsi les plus grosses fermes. Cette situation perdure et se renforce, favorisant des exploitations toujours plus importantes et renforçant le pouvoir par l’accaparement des terres par quelques-uns. La Bretagne serait d’ailleurs actuellement la région de France comprenant le plus de fermes-usines, selon une étude de 2023 [1].
Un modèle destructeur préservé par le capitalisme
Les conséquences néfastes du modèle de développement agro-industriel sont bien visibles et aujourd’hui documentées partout dans le monde. La Bretagne n’y fait pas exception : marées vertes et asphyxie des cours d’eau liées aux nitrates issus de la concentration de l’élevage notamment porcin, impact sur la biodiversité et sur la santé humaine de la pollution par les pesticides, érosion des terres due à l’agrandissement des parcelles et à la mécanisation, apparition de zoonoses (maladies se transmettant entre animaux humains et non-humains), concentration des richesses aux mains d’une minorité guidée par le productivisme et dépendance au secteur financier accrue… Si cette question commence localement à gagner en visibilité, notamment à la suite du scandale des algues vertes, les réactions collectives restent fragilisées par l’opacité et le verrouillage de ce système, ainsi que par la puissance de lobbying de l’agro-industrie auprès de l’État.
Paradoxalement, les premières alertes apparues dès les années 1970 ont souvent été portées par des collectifs historiquement peu ancrés dans des pratiques écologiques radicales. On peut ainsi citer la naissance de l’association Eau et rivières de Bretagne, qui était à l’origine une association de pêcheurs constatant la disparition des saumons dans certains cours d’eau, et qui s’est peu à peu transformée en association citoyenniste tentant d’avoir une action de lobbying sur la préservation des ressources en eaux sur le territoire, et qui participe plus largement aux mobilisations écologistes. Une autre association environnementaliste d’importance est Bretagne vivante, héritière de la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne, créée en 1959. Plus récemment en 2020, le collectif morbihannais contre les fermes-usines s’est créé, avec pour spécificité de regrouper également en son sein des agriculteurs et agricultrices du territoire et des habitants et habitantes mobilisées contre les projets d’élevage intensif.
Résister pour dénoncer !
C’est ce collectif qui a revendiqué l’action de mars 2022, durant laquelle une cinquantaine de militants et militantes ont bloqué un convoi de céréales à destination d’une usine d’aliments pour élevage gérée par la coopérative Le Gouessant, pensant s’attaquer au groupe Sanders. Une fois le convoi bloqué, les céréales ont été vidées sur les voies, un mur bâti sur les rails et une banderole tendue avec le message « L’agro-industrie nous mène droit dans le mur. » Cette action de désobéissance civile, à portée symbolique, a engagé une répression forte et immédiate. Perquisitions, interdictions de manifester, placement sous contrôle judiciaire… Si la coopérative Le Gouessant et la SNCF qui gère l’exploitation de la voie ferrée se sont sans surprise portées parties civiles, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat agricole cogestionnaire et réactionnaire, a également participé au procès. En effet, leur soutien à l’agro-industrie existe depuis plus de 70 ans, ses membres étant directement à l’origine des nombreuses coopératives devenues des multinationales rentables au service de l’agriculture intensive. Les cadres de la FNSEA, sous couvert de soutenir le travail des agriculteurs et agricultrices, organisent leur appauvrissement et leur dépendance aux filiales dont ils assurent la gestion, en vue de générer toujours plus de profits. Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’antenne régionale de ce syndicat avait qualifié d’« action scandaleuse » et « contre l’intérêt général » l’événement, alors que la FNSEA organise régulièrement des actions induisant bien plus de dégâts matériels, comme il a été rappelé lors du procès. Leur vision d’une justice à géométrie variable illustre bien leur volonté de faire taire tout acte de résistance à l’encontre d’un système agricole dont ils sont les gestionnaires et qui ne profite qu’à eux.
Le procès qui s’est tenu à Lorient revêt donc une importance symbolique forte, en ayant remis au centre des débats tout au long des plaidoyers qui se sont tenus, non pas la responsabilité individuelle des accusées, mais bien celle de l’agro-industrie. Sur les douze prévenues, sept ont reçu une condamnation pour près de 200 000 euros d’amende collective, cinq ont été acquittées. Face à l’urgence écologique, apportons-leur le soutien nécessaire pour dénoncer ce système prédateur des ressources et qui ne profite qu’aux capitalistes ! Bretagne contre les fermes usines organise une collecte de fonds pour financer les frais de justice : à retrouver sur leur site internet ! [2]
Florence et Eric (UCL Lorient)





