Histoire

Aktion T4 : Quand la barbarie capitaliste triait les vies




L’eugénisme, bien avant de se transformer en massacres de masse sous le nazisme, a été pensé et appliqué comme un outil de gestion sociale par les classes dominantes. Expérimenté dans les asiles et les hôpitaux, il devient, avec le nazisme, le laboratoire de la Shoah. Mais loin d’appartenir uniquement au passé, cette logique de tri des vies « utiles » et « inutiles » ressurgit aujourd’hui dans les politiques de santé et de vieillesse. Un article de fond proposé par le CHLEE, ­collectif antivalidiste.

Le processus ayant conduit au génocide des Juifs et ­Juives d’Europe, au massacre des Tsiganes, des homosexuelles, des civils, politiques et des handicapées n’est pas apparu du jour au lendemain. Une idéologie préfigurait ces horreurs, émanant entre autres, de pensées issues du xixe siècle : l’eugénisme [1].

Les classes laborieuses de l’ère industrielle ont inquiété les bourgeoisies et les pouvoirs, en raison du potentiel révolutionnaire des peuples. Les migrations rurales dans les centres urbains et industriels, les conditions de vie et d’hygiène épouvantables, la promiscuité et les maladies qui vont avec (syphilis, tuberculose, etc.) ont poussé les médecins à penser la santé d’un point de vue social et hygiéniste en Angleterre, en ­France, en Allemagne, en Suisse et en Suède, ainsi qu’au Danemark et aux États-Unis.

Les maladies psychiatriques, les comportements « asociaux », l’alcoolisme, le vagabondage, les homosexuelles et les Juifs et Juives sont vus comme des « fardeaux » pour la société capitaliste. L’idée globale étant de faire de l’homme moderne un être qui réponde aux critères biologiques, raciaux de l’homme blanc dépourvu de « tares » physiques ou psychiques.

Diabolisation du handicap

En Allemagne nazifiée, les théories eugénistes répandues depuis un siècle en Europe et aux États-Unis vont mener à une politique de marginalisation, puis de massacre des personnes handicapées.
À partir de 1933, l’appareil ­d’État nazi met en place une campagne de propagande pour faire accepter l’euthanasie des personnes handicapées en les présentant comme un fardeau économique et social. Affiches, films et manuels scolaires mettent en ­scène le « coût » des malades et opposent leur entretien aux besoins d’une société « saine ».

Des films comme Erbkrank ou Ich Klage an, projetés massivement dans les cinémas, appellent à l’élimination des vies jugées inutiles et romantisent l’euthanasie des handicapées. Des visites d’asiles sont organisées pour exhiber les malades comme des « monstres » à supprimer. Même l’enseignement participe à cette propagande, en transformant les mathématiques en outil de justification eugéniste. Ainsi on pouvait trouver dans le manuel des élèves de primaire : « La construction d’un asile d’aliénés coûte six millions de marks. Combien de nouvelles habitations à 15000 marks pourrait-on construire avec cette somme ? ».

Cette affiche de propagande de 1938 indique : « 60000 Reichs­mark, c’est ce que la vie de cette personne souffrant d’un défaut héréditaire coûte à la communauté populaire. Chers concitoyens, c’est aussi votre argent. Lisez le Neues Volk, le mensuel du bureau de la politique raciale du NSDAP. »
Musée d’histoire allemand

Le début d’un massacre

Afin de lutter contre les éléments « inférieurs », le régime nazi promulgue le 14 juillet 1933 la loi dite de « prévention d’une descendance atteinte de maladie héréditaire » qui impose la stérilisation obligatoire pour les malades (psychiatriques, sourds, muets...). Elle est appliquée début 1934 et 400000 personnes sont stérilisées, la plupart de force [2].

Quant aux personnes les plus handicapées – les inaptes au travail – dont les vies étaient jugées « indignes d’être vécues », un traitement spécial allait leur être réservé. En octobre 1939, Hitler signe un document secret, antidaté du 1er septembre, autorisant d’apporter une « Gnadentod » (« mort miséricordieuse »). Il est écrit : « [les médecins] pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible. ». Le principe est de supprimer les Allemands et Allemandes malades entachant la pureté de la race aryenne.

Aktion T4 : laboratoire de la Shoah

Projet secret et dépendant directement de la chancellerie du ­Führer, l’Aktion T4 ou opération euthanasie est dirigée par Bouhler (nazi de la première ­heure) et le Dr Karl Brandt (médecin personnel d’Hitler) depuis le Bureau central T4 (pour Tiergarten­straße 4, « 4 rue du zoo ») à Berlin. En parallèle de campagnes de propagande, cette opération est chargée de mener à bien l’extermination d’adultes handicapées physiques et mentaux.

Des formulaires sont envoyés aux centres de soin pour pouvoir trier les patients et les transférer par la Centrale T4 vers des centres d’Euthanasie. Les méthodes de mise à mort – gazage, privation de nourriture, injections – sont testées sur les handicapées et réemployées dans le cadre de la Shoah. Sur les 500 nazis encadrant l’Aktion T4, 100 mettent en pratique leurs expériences sur l’élimination des Juifs et Juives.
Cette opération est arrêtée officiellement en août 1941 après la découverte de celle-ci par une partie de la population et une contestation du clergé allemand.

Dès le début de la guerre en 1939, les hôpitaux durent signaler les enfants souffrant de pathologies héréditaires, 6000 ont été tuées par médicaments. Il est difficile d’évaluer le nombre de personnes assassinées, notamment à cause des certificats de décès : les mises à mort sont déguisées en maladies infectieuses ou en morts de cause naturelle. Le nombre de morts et mortes jusqu’à peu était estimé à plus de 70000 en Allemagne. Depuis l’ouverture des archives de l’Allemagne de l’Est ce nombre pourrait atteindre 300000 personnes handicapées en Allemagne, Autriche, Pologne et l’actuelle Tchéquie.

En Allemagne, Hollerforden, médecin spécialisé sur les recherches du cerveau, utilise 697 cerveaux de personnes tuées dans le cadre de l’Aktion T4 [3]. Les expérimentations médicales nazies se sont aussi appliquées aux personnes handicapées vivantes ou mortes.

Dès août 1941, une partie des agents de l’Aktion T4 sont redirigés vers l’Aktion 14f13. Au cours de cette campagne de mise à mort qui se déploya d’avril 1941 à fin 1944, des milliers de détenues des camps de concentration de Buchenwald, Dachau, Ravensbrück… sont sélection­nées par des médecins sur critères médicaux (mêmes formulaires que lors de l’Aktion T4). Malades, Tziganes, vagabonds, Juifs et Juives, prostituées, politiques, asociaux furent progressivement transférés dans les centres d’extermination du programme d’euthanasie T4.

En 1944, les malades sont ­exécutées dans les camps d’extermination où ils et elles sont détenues et qui disposent de chambres à gaz, ou qui utilise des camions aménagés.
Dans chaque asile, une politique d’euthanasie est mise en place pour les patients et patientes non « thérapeutisables ». Ils et elles sont tuées par surdose médicamenteuse, par sous-nutrition ou par abandon volontaire.

En France

Alexis Carrel, collaborationniste et chirurgien vasculaire novateur, qui a travaillé et été reconnu aux États-Unis (prix Nobel en 1912) est le théoricien de l’eugénisme en France. Il publie L’Homme, cet inconnu en 1935, où on peut notamment lire : « L’établissement par l’eugénisme d’une aristocratie biologique héréditaire serait une étape importante vers la solution des grands problèmes de l’heure présente » (Gallica p. 367). Carrel pourra propager ses idées en 1941 au sein de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains dont Pétain lui confie la création et la ­direction.

La France pétainiste met en place une politique de négligence systématique envers les plus vulnérables. Les restrictions alimentaires imposées par le gouvernement, le manque de personnel soignant et le désintérêt de Vichy pour les personnes enfermées en institutions psychiatriques provoquent un véritable drame silencieux. Entre 1940 et 1944, 45000 personnes psychiatrisées meurent de faim par privation dans les hôpitaux psychiatriques français. Les cas de Camille ­Claudel et Antonin Artaud sont les plus connus.
Les personnes âgées ne sont pas épargnées : 50000 meurent de faim dans les hospices, selon l’historienne Bueltzingsloewen [4].

Cette échelle indique le score de fragilité clinique de Rockwood, elle est souvent utilisée en gériatrie. Les valeurs de 8 (dépendance totale et approchant de la fin de vie) et 9 (maladie terminale) ne sont pas représentées.
libre de droit

Les reliquats du passé

La gestion de la crise du COVID de nos jours rappelle l’opération de réorganisation (voir la ­chronologie) : l’utilisation d’une grille de « score de fragilité » pour décider de qui aurait accès aux soins a conduit à un tri des patients et patientes. Mediapart a révélé un document interne à l’hôpital de Perpignan qui abordait la question du « tri » des patients en utilisant le terme de morts dites « acceptables » pour celle des « patients très âgés ou polypathologiques » [5]. Dès avril 2020, le Haut Conseil de la santé publique reprend les idées de la Société française d’anesthésie et de réanimation et valide le recours à l’échelle de fragilité de Rockwood pour légitimer le refus des soins à certaines catégories de la population, dont les personnes handicapées.

Dans un contexte de dégradation de l’accès aux soins, la France, tout comme de nombreux pays occidentaux ces dernières années, discute actuellement au Parlement un texte visant à légaliser l’euthanasie sans la nommer. Les personnes handicapées étant incluses dans les critères d’accès à l’euthanasie de ce texte, le contexte social et médical, la montée de l’extrême droite et la réactivation des idées eugénistes devraient nous interroger sur les fondements idéologiques qui sous­-tendent réellement ce projet de loi [6]. La presse libérale a d’ores et déjà pris la défense de l’euthanasie sous l’angle des économies qu’elle permettrait [7].

Alors que les représentations des handicapées – notamment cinématographiques – présentent leur suicide comme un acte altruiste et que leurs conditions d’existence n’ont de cesse de se dégrader, les personnes handicapées sont vues comme un poids pour la société. Leurs allocations sont gelées et ils et elles sont de plus en plus contrôlées au nom de la fraude [8]. Une fois de plus, la frénésie productiviste et l’eugénisme s’allient pour servir les intérêts du capital au mépris des vies dites « improductives ».

Collectif Lutte et handicaps pour l’égalité et l’émancipation (CLHEE)


Chronologie : L’application de l’eugénisme en Allemagne nazifiée

14 juillet 1933 adoption d’une loi sur « la prévention d’une descendance héréditairement malade », dite « loi de stérilisation ».

18 août 1939 circulaire du ministère de l’Intérieur imposant aux maternités et aux services de pédiatrie de signaler les enfants de moins de trois ans porteurs de malformations ou de pathologie mentale.

31 août 1939 fin du programme de stérilisation (environ 400000 personnes ont été stérilisées, la plupart contre leur volonté).

21 septembre 1939 une circulaire du ministère de l’Intérieur ordonne le recensement de toutes les institutions traitant des « malades mentaux, épileptiques et déficients mentaux ».

Octobre 1939 Hitler signe de sa main un document secret, antidaté du 1er septembre 1939, autorisant d’apporter une « mort miséricordieuse » à des patients jugés incurables.

1943-1945 le régime nazi lance ce qu’il appela l’« Aktion Brandt », ou opération de réorganisation. Sous prétexte de libérer des lits pour soigner les blessés civils et militaires, les hôpitaux furent « désengorgés » en sacrifiant les malades chroniques, les personnes âgées et les handicapées.

[1Pour plus de détails sur l’eugénisme voir notre article du mois dernier «  Eugénisme : Généalogie d’une obsession de l’extrême droite  », Alternative libertaire n° 362, juillet-août 2025, https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Eugenisme-Genealogie-d-une-obsession-de-l-extreme-droite.

[2Benoît Massin, «  De l’eugénisme à la Shoah  », Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah, 16 décembre 2008. https://www.cercleshoah.org/spip.php?article31&lang=fr

[3Berstein Catherine, T4 un médecin sous le nazisme, 2014, documentaire disponible sur Youtube.

[4Isabelle von Bueltzingsloewen, «  Morts d’inanition  » : famine et exclusions en France sous l’Occupation, Presses universitaires de Rennes, pp.149-161, 2005.

[5«  Les services de réanimation se préparent à trier les patients à sauver  », Mediapart, 20 mars 2020. https://www.mediapart.fr/journal/france/200320/les-services-de-reanimation-se-preparent-trier-les-patients-sauver

[6«  Nous ne sommes pas des «  dommages collatéraux  »  », CLHEE, 26 septembre 2023. https://clhee.org/2023/09/26/nous-ne-sommes-pas-des-dommages-collateraux

[7Jérôme Cordelier, «  L’euthanasie permettrait d’économiser 1,4 milliards d’euros par an  », Le Point, 8 février 2025. https://www.lepoint.fr/postillon/l-euthanasie-permettrait-d-economiser-1-4-milliard-d-euros-par-an-08-02-2025-2581832_3961.php. Pierre-Henri de Menthon, «  Et si le suicide assisté faisait du bien aux comptes de la Sécurité sociale  ?  », Challenges, 3 février 2025. https://www.challenges.fr/economie/et-si-le-suicide-assiste-faisait-du-bien-aux-comptes-de-la-securite-sociale_597669

[8«  Bayrou envisage de réduire les aides aux personnes âgées et handicapées  », L’Essentiel de l’éco, 22 août 2025, https://lessentieldeleco.fr/3117-bayrou-envisage-de-reduire-les-aides-aux-personnes-agees-et-handicapees.

 
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