Analyse matérialiste : La Plateforme, l’anarchisme bolchevisé ?

Depuis cent ans, la Plateforme et celles et ceux qui s’en revendiquent se voient accuser de vouloir « bolcheviser » l’anarchisme, comprendre : lui faire prendre un tournant autoritaire qui minerait le fondement des idées libertaires. Les signataires de la Plateforme avaient pourtant une intention claire : trouver un cadre permettant au mouvement anarchiste de dépasser ses limites passées, tout en préservant ses ambitions et ses pratiques anti-autoritaires.
Dès les premiers temps de sa publication, la Plateforme a créé un débat houleux. Pendant des années, « Plateformards » et « Synthésistes » s’écharperont dans la presse anarchiste attaquant d’une part les « libéraux » et d’autre part les « Bolcheviks ». Cette dernière attaque, lancée pour la première fois par les auteurs de la Réponse à la Plateforme, sera récurrente. La Plateforme est accusée de vouloir « bolcheviser » l’anarchisme. Il convient alors d’analyser le contexte historique de l’émergence de ce texte et les contradictions d’une organisation révolutionnaire démocratique.
Centralisme démocratique
Le léninisme se définit avant tout par une conception spécifique de l’organisation révolutionnaire, élaborée dans des conditions très particulières. Avant la révolution de 1917, le pouvoir tsariste en Russie écrase d’une poigne de fer toute contestation. Lénine forge donc le principe du centralisme démocratique, qui tente de concilier débat interne et unité d’action. Le parti y fonctionne, en théorie, sur la base de la discussion et de la décision collective – par le vote des orientations et la désignation des responsables par la base – mais une fois la décision arrêtée, elle s’impose à l’ensemble des militants et militantes avec une discipline stricte, garantissant l’unité du mouvement dans l’action. Le parti a alors pour but de ressembler à la classe qui le porte, le prolétariat, et de permettre une action – ce qui n’est pas rien en période intense de répression. Cette forme d’organisation produit cependant des tensions que le parti doit habilement surmonter. En effet, il y a une contradiction fondamentale entre centralisation et démocratie : une trop grande centralisation tend à mener vers une bureaucratisation et une séparation entre la direction et la base.
Le rapport entre centralisation et démocratie n’est, d’ailleurs, pas constant selon Trotsky. Il est dans un équilibre qui dépend des luttes réelles, du contexte du pays, de l’état du parti et de ses membres et de l’autorité assurée par la direction. Si la plupart du temps, la démocratie l’emporte sur le centralisme, l’inverse peut se produire. Ainsi, pour Lénine, des principes fondamentaux comme la garantie des droits des minorités, des oppositions et de l’autonomie des organisations locales doivent perdurer. Tant qu’elle n’amène pas à empêcher l’unité d’une action décidée par le parti, la liberté de critiquer est donc fondamentale. Le débat démocratique et idéologique est présenté comme devant être en accord avec une unité organisationnelle stricte et avec la soumission de toutes et tous aux décisions de congrès. Cet élément de centralisme qu’est l’unité dans la lutte serait, pour Lénine, ce qui permettrait d’éviter des erreurs fatales lors des moments clefs de crises politiques.
Plateformisme ou barbarie ?
La Plateforme naît d’une expérience similaire au centralisme démocratique. Le groupe Diélo Trouda ne part pas d’une abstraction théorique, mais du constat concret des limites rencontrées par les forces anarchistes lors des révolutions russes et ukrainiennes. Cette « impuissance intérieure », comme la nomme Archinov, était issue du désintérêt des anarchistes pour la révolution réelle. En Russie, ils et elles se contentèrent, pour une bonne part d’entre elles et eux, de jeter de grandes formules littéraires sur la liberté et d’exhorter les peuples à faire le reste, sans leur montrer de chemins possibles.
Pour la Plateforme, il fallait que les anarchistes se dotent d’une organisation révolutionnaire basée sur le fédéralisme ; sur l’unité théorique et tactique ; sur un comité exécutif pour coordonner l’ensemble des organisations de la fédération ; et sur la responsabilité collective. Toute l’organisation devient alors responsable de la bonne application des décisions collectives. Les responsabilités individuelles – si chères à l’anarchisme classique – sont alors intégrées et dépassées dans l’organisation de classe. Chacun et chacune doit être fidèle à l’organisation, celle-ci supporte et contrôle l’application des décisions collectives et elle porte la responsabilité des échecs et victoires de chacun et chacune.
À ce stade de l’analyse, les ressemblances pourraient ne pas donner tort aux libéraux de la Réponse. Dans les deux cas, on retrouve la recherche d’une unité théorique, d’une cohérence tactique, d’une responsabilité collective et d’une coordination permanente des militants et militantes. L’organisation révolutionnaire y est aussi pensée comme un instrument destiné à surmonter la dispersion produite par la société de classes. Car le problème de fond est le même : le sujet révolutionnaire est à construire ; le prolétariat n’est pas spontanément unifié et combatif. L’organisation révolutionnaire a donc pour rôle historique de transformer cette dispersion en force collective consciente. Les critiques synthésistes ont souvent pris pour une spécificité bolchevik ce qui relève, en réalité, d’une nécessité plus générale de toute organisation révolutionnaire. Toute organisation qui entend agir efficacement doit élaborer des orientations communes, coordonner ses membres et exiger le respect des décisions prises collectivement. Sans cela, l’unité reste formelle et l’action demeure impuissante.
La confiance n’exclut pas le contrôle
Si le principe organisationnel apparaît proche, il nous semble que la réelle différence entre le plateformisme et le centralisme démocratique réside dans leurs constructions depuis des idéologies différentes et dans leur rapport au centralisme. Là où celui-ci apparaît comme nécessaire à Lénine, il doit être constamment combattu par une structure fédéraliste pour la Plateforme. Ainsi, la contradiction entre centralisation et démocratie n’est jamais résolue une fois pour toutes : on institue les moyens de combattre le centralisme sans relâche. C’est en cela que réside la spécificité de la Plateforme : non dans l’illusion d’une organisation dépourvue de centre, mais dans la volonté de soumettre toute fonction centrale à la base de la fédération, les organisations membres.
Le groupe de travail Études marxistes libertaires de l’UCL





