Antispécisme : Lutter, fêter, se former

Cet été, deux événements ont marqué l’actualité du milieu antispéciste. Le premier organisé par 269 Libération animale (269 LA) a été le blocage simultané de six abattoirs et le second fut un festival qui a réunit plusieurs antispécistes de tendance anarchiste à Dijon lors des Luttes hybrides aux Tanneries, une annexe du célèbre quartier autogéré des Lentillères [4].
Le groupe Van Drie, une des plus grandes firmes d’abattage de veaux en Europe qui tue 1,9 millions d’individus chaque année et a touché 3,4 milliards de bénéfices en 2024, est divisé en six antennes en Europe : quatre aux Pays-Bas et deux en France. Toutes ont été bloquées dans la même nuit par les militants et militantes qui se sont enchaînées aux chaînes d’abattages et ont tenu le siège pendant un maximum de dix heures. Une perte économique conséquente pour le groupe et une mise sous les projecteurs d’une industrie se pensant à l’abri des critiques, des regards et des attaques. En effet, la stratégie de 269 LA est de s’attaquer aux plus gros groupes menant l’exploitation animale là où elle se produit, c’est-à-dire dans les abattoirs et les élevages. 269 LA entend « transformer l’abattoir en un lieu politique ». Ces sites sont en effet connus pour leur rythmes frénétiques : par exemple Sobeval, l’un des plus gros abattoirs de veaux en France, tue près de 700 veaux par jour, soit 90 par heure.
Des camarades italiens et italiennes bloquant ce fameux abattoir à Périgueux ont subi de très fortes violences policières : coups de pieds, étranglements, coups à la tête. Des perquisitions de leur effets personnels (téléphones, papiers, véhicules) ont aussi eu lieu. Ils et elles ont été soumis et soumises à une décision administrative d’OQTF. Les militants et militantes se sont retrouvées dans un pays dont ils et elles ne comprenaient pas la langue, obligées de quitter la France sans moyens. Un réseau d’aide s’est construit, notamment avec des camarades de la région pour leur venir en aide et pour les héberger. Du jamais vu pour des militants pacifistes réclamant l’arrêt du meurtre industriel d’animaux.
Le deuxième événement plus calme cette fois-ci avait lieu à Dijon.
Festival intersectionnel
« Les Luttes hybrides », festival militant queer et antispéciste a accueilli drag show, arpentages de livres – notamment Aphrodism des sœurs Alph et Syl Ko qui sera bientôt publié en France et qui fait des liens entre racisme et spécisme – soin des animaux ainsi que différents ateliers de transmission de savoirs théoriques et de pratiques militantes. Ces pratiques portaient sur l’action directe, la culture maraîchère, les refuges ou encore sur la culture de la sécurité individuelle et collective.
Sandra Guimaraes est, par exemple, intervenue sur la situation au Brésil et sur les millions d’hectares brûlés pour la culture du soja qui est destinée à environ 80 % aux vaches exploitées [1]. Ces terres, une fois détruites par la culture intensive, sont reconverties en terrains de pâturages pour ces mêmes vaches. Des pesticides interdits depuis 20 ans en Union européenne (UE) y sont encore massivement dispersés alors que ces cultures sont en grande partie exportées vers l’UE. Une catastrophe écologique, spéciste et coloniale.
Eloïse Ly Van Tu a présenté une conférence sur son domaine de travail, la biopolitique des îles Açores. Ces dernières font parties des régions ultrapériphériques de l’UE. Les forces coloniales portugaises y importèrent – comme elles le firent pour nombre de leurs colonies – de nombreux esclaves afin de défricher les îles, préparant ainsi les terres à une exploitation bovine tout droit venue du continent. La région devient alors un vrai laboratoire dédié à l’exploitation des vaches, changeant ainsi le métabolisme entier des îles colonisées. L’élevage est en effet une catastrophe écologique et éthique. Aujourd’hui, une transition « éco moderniste progressiste » domine les Açores : il est question de rendre l’élevage plus « propre » et « vert ». Cela se traduit par des pratiques agressives de modification génétique ou de sélection par l’élevage afin d’y créer des vaches qui émettent moins de méthane et produisent plus [2]. C’est un colonialisme conquérant et exploitant les populations indigènes humaines et non humaines, détruisant au passage les terres et ressources dont elles vivent.
L’État génocidaire israélien recourt notamment à un procédé similaire, au moyen d’une « colonisation verte » au nom de la conservation de la nature et d’une supposée meilleure gestion des ressources – les populations Arabes, animalisées et déshumanisées, n’étant pas considérées comme capables de prendre soin de leur terre [3]. La voie est donc libre et justifiée pour l’expropriation et l’anéantissement de toute forme de vie et d’écologie palestinienne. On observe le même procédé de changement de métabolisme et de colonisation en Australie, au Kenya ou en Tanzanie où ces pays exportent encore massivement de la nourriture issue du meurtre d’animaux, tout en détruisant les écosystèmes locaux pour nos propres plaisirs gustatifs d’occidentaux.
Ombre Tarragnat a abordé le sujet de ses travaux sur la neurodiversité et la neuronormativité en lien avec la perception que nous avons des animaux. Notamment les études en laboratoire sur l’autisme menées sur des souris, exprimant des formes de sociabilisation anormales, bien plus facilement explicable par l’inadéquation de l’environnement des souris à leurs besoins naturels que par une forme de neurodivergence. Ces études traduisent une approche psychiatrique et normative des individus plutôt que des environnements dans lesquelles ils et elles évoluent. L’intervenante est revenue sur les passerelles entre neurodivergence et animalité et les coalitions possibles entre elles.
Une présentation d’un refuge a aussi eu lieu. Un endroit antispéciste, antiautoritaire et collectif pour recueillir des animaux libérés des élevages ou des abattoirs. Le soin de ces derniers rencontre des difficultés en particulier liées aux conditions d’élevage. En effet, les animaux non humains ne sont pas sensés vivre au delà de quelques mois avant d’être tués et consommés par notre société spéciste. Au-delà, ils développent donc de nombreuses et lourdes pathologies.
Ces soins et refuges ne sont pas assez mis en lumière par les militants et militantes, au contraire des blocages et des sabotages d’abattoirs. Pourtant, ils représentent une grande partie de l’antispécisme. Un autre modèle doit effectivement être mis en place pour montrer qu’il est possible de vivre en collaboration sans oppression ni domination avec les animaux non humains et notamment ceux issus d’élevages pour l’industrie agro-alimentaire.
Presque inaudible à gauche, et inexistante dans le débat publique, la lutte radicale antispéciste semble aujourd’hui devoir s’imposer par l’action directe et la création de refuges antispécistes et libertaires. Les anti-spécistes doivent créer une actualité pour que la domination de l’être humain sur la classe sociale des animaux non humains puisse être prise au sérieux.
Azur (UCL Montreuil) et Marcel (UCL Toulouse)





