Assurance chômage : Une réforme contre les salariées avec ou sans emploi

La prochaine réforme de l’assurance chômage est une nouvelle régression des droits pour les salariées privées d’emploi. Mais elle est surtout pour l’État un moyen de faire pression sur l’ensemble des salaires afin d’offrir une main d’œuvre bon marché au patronat.
Le 30 juin, le Premier ministre Gabriel Attal suspend la réforme de l’assurance chômage en prolongeant les règles actuelles d’indemnisation jusqu’au 31 octobre 2024. Mais Emmanuel Macron y tient : cette réforme est un élément central de sa politique économique.
L’objectif de cette réforme et des précédentes apparaît clairement lorsque les arguments avancés pour les justifier se contredisent de manière aussi indécente. En 2022, le ministre du Travail Olivier Dussopt proposait, via le fumeux concept de contracyclicité, de réduire les droits des chômeurs en cas de baisse du chômage, mais s’engageait, la main sur le cœur, à les revaloriser en cas de hausse du chômage. Deux ans plus tard, la ministre du Travail Catherine Vautrin nous explique que c’est parce que le chômage augmente qu’il faut… réduire les droits des chômeurs… Cherchez l’erreur !
Une politique de l’offre au service des patrons
Les réformes de l’assurance chômage servent avant tout à précariser les salariées, privées ou non d’emploi, pour fournir au patronat une main-d’œuvre bon marché. C’est la politique de l’offre qui consiste à « lever les freins à l’embauche » –entendez détruire le droit du travail et les protections sociales pour faire pression sur les salaires et imposer aux salariées n’importe quel emploi à n’importe quelles conditions.
La loi Plein Emploi du 18 décembre 2023 a été un boulet de canon décisif de cette politique de l’offre. Elle lie ouvertement réforme des retraites, de l’apprentissage, de la formation professionnelle, de l’assurance chômage, du RSA et la création de France Travail. L’objectif : mettre tout le monde au travail sans conditions ni protection sociale, et ainsi saturer le marché du travail dans les secteurs dits « en tension », c’est-à-dire qui manquent de salariées. Pourquoi ces secteurs sont-ils en tension ? Car les conditions de travail et les rémunérations sont indécentes : BTP, nettoyage, restauration, etc. Le manque de salariées dans ces secteurs devrait permettre une négociation en faveur des salariées. Mais en saturant ces marchés avec des apprentis, des chômeurs, des précaires et des seniors : plus de négociations !
Si les arguments hypocrites et contradictoires du gouvernement s’appuient sur les chiffres du chômage, parlons-en ! Le nombre d’inscrits à France Travail, précaires et chômeurs toutes catégories confondues, est toujours de 5,7 millions, soit 20% de la population active. Alors certes, ils étaient 6,2 millions en 2022… Mais chaque réforme exclue un nombre important de chômeurs des droits à l’assurance chômage en réduisant la durée d’affiliation (le nombre de mois qu’il faut travailler pour bénéficier du chômage) et la durée d’indemnisation (le nombre de mois pendant lequel on bénéficie d’une indemnisation) : 300 000 radiations en 2019 et 2021, 200 000 en 2023, et plus de 300 000 pour la prochaine réforme. Faites les comptes…
Braquage des caisses de l’UNEDIC
Mais cette réforme innove en opérant un braquage des ressources de l’assurance chômage (gérées « paritairement » par les syndicats et le patronat via l’Unedic). Rappelons que la dette de l’Unedic est une mascarade savamment orchestrée depuis des années. Augmentons de quelques points les cotisations patronales et la dette disparaîtra. De plus, 11% des ressources de l’Unedic étaient consacrées à Pôle emploi/France Travail. La nouvelle lettre de cadrage du gouvernement impose à l’Unedic d’augmenter sa contribution à 13%, avec une contribution complémentaires de 2 milliards sur les excédents de 2024 et deux autres milliards sur celles de 2026. Une bonne manière de continuer à se désengager du financement de cette institution publique tout en asséchant les ressources de l’Unedic.
Des effets d’aubaine sur le dos des salariées
Mais cette réforme permet aussi à l’État de se payer sur l’assurance chômage. L’assurance chômage est une conquête sociale du mouvement ouvrier et, comme la Sécurité sociale, une expression de la socialisation de la valeur produite par les salariées. Cette socialisation était une victoire décisive contre le capitalisme et l’État. Assise sur les salaires, l’assurance chômage arrachait le salarié à l’arbitraire du patronat et du marché du travail. Mais en 2017, les cotisations sociales des salariées sont remplacées par l’impôt. Donc, puisque l’État s’est substitué aux salariées dans le financement de l’Unedic, Gabriel Attal annonce officiellement que la prochaine réforme de l’assurance chômage permettra de réduire les dépenses et le déficit de l’État… Strike !
La prochaine réforme imposera de travailler 8 mois sur 20 pour bénéficier de l’assurance chômage. Elle était de 4 mois sur 24 avant la réforme de 2019, qui l’avait déjà rallongée à 6 mois. La durée d’indemnisation est réduite à 15 mois. Elle était de 24 mois avant les réformes de 2019 et 2023, qui l’avaient déjà réduite respectivement à 18 et 20 mois.
Les contreparties proposées par la réforme sont consternantes si on les croit sincères, mais tout à fait logiques lorsqu’on admet cette politique de l’offre subordonnée aux seules exigences du patronat. Concernant le bonus emploi pour les seniors, l’assurance chômage complétera leurs revenus s’ils retrouvaient un emploi moins bien rémunéré que leur précédent travail. Bel exemple de ce que l’on appelle un effet d’aubaine. De la même manière que quand l’État exonère socialement et fiscalement les salariées embauchées au Smic, ça motive les employeurs à embaucher principalement… au Smic. Le bonus emploi senior va mécaniquement entraîner des embauches avec des rémunérations à la baisse, avec un beau cadeau fait à l’employeur sur le dos des salariées, et contribuer à faire pression sur les salaires ! Un vrai bonus, mais pour les patrons.
Cette réforme attaque l’ensemble des salariées et cherche à détruire l’assurance chômage. Mais l’État et le patronat se tirent une balle dans le pied. L’assurance chômage a aussi une fonction économique essentielle en permettant de maintenir le niveau de qualification des salariées au chômage, et de maintenir leur niveau de vie et donc de consommation. La haine de l’État et du patronat à l’égard des conquêtes sociales du mouvement ouvrier leur est donc essentiellement défavorable en paupérisant massivement la société.
En revanche, des alternatives, il y en a ! Pour sécuriser l’assurance chômage, revenons à un financement de l’Unedic par des cotisations assises sur les salaires, supprimons les exonérations sociales, augmentons la part patronale et intégrons l’assurance chômage comme quatrième branche de la Sécurité sociale. Et pour réduire le chômage, réduisons le temps de travail !
Franz Müller (UCL Paris nord-est)





