Bande dessinée : Chantal Montellier, « L’inscription »

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L’imagination a toujours été l’ennemie du pouvoir. Les images, les mots aussi. En tout cas ce n’est pas du goût de l’inscripteur du réel qui s’occupe de Caroline Montbrasier. Car cette jeune femme aime flâner, écrit des poèmes, tente de mener sa vie comme elle l’entend mais se laisse persuader par un ami psy de s’inscrire dans le réel. Mais qu’est-ce que le réel ?

Finies la rêverie et l’insouciance, la vie doit être organisée, réglée. Le plus important étant de suivre les horaires. Peu importe lesquels du moment qu’on les respecte. Puis l’autorité, c’est important l’autorité sinon tout partirait à vau-l’eau.

Notre héroïne avait déjà bien à faire entre les nazillions de son quartier et cette république du travailler plus pour gagner plus où le portrait de son président resplendit sur tous les murs. Elle avait peut-être déjà de quoi s’occuper avec son loyer et les bobos révoltés qui lui promettent la révolution juste pour la peloter. Elle avait sûrement mille choses à découvrir avant de devoir se plier aux désidératas de l’inscripteur. Ce dernier, maniaque de la vidéosurveillance et pervers explique à Caroline qu’il lui faut un travail pour pouvoir commencer à s’insérer dans le réel. Puis qu’elle change d’attitude, qu’elle reste à sa place, qu’elle se maquille pour commencer. S’inscrire dans le réel implique de coller à l’image que les autres ont de nous, lui souffle l’inscripteur. Un travail, mais un travail qui lui correspond.

Bien sûr que non, ce ne sera pas en rapport avec la poésie – quoique…– puisque ce sera le téléphone rose version cradingue. Une vraie expérience sexuelle par téléphone, un service utile à la société, un job de rêve, quoi.

A la manière du protagoniste principal du Procès de Kafka, elle se débat dans un dédale d’obligations idiotes et d’humiliations permanentes, où bureaucratie et hiérarchie sont juges et jurés dans cet étrange procès. Et la peur mène son terrible réquisitoire contre l’imagination.

Malheureusement pour elle, ce sera l’occasion, pour nous, de croiser des pseudo-révolutionnaires, des psys condescendants, des femmes chefs d’entreprise qui pratiquent la discrimination positive avec ferveur, des artistes pervers, et la liste des faux amis est encore longue.

La misogynie sociale redouble de combativité pour rivaliser avec le conformisme enthousiaste qui règne dans cette société – pâle copie de la nôtre, semble indiquer le patronage de l’œuvre de Lewis Carroll. L’entrée de Caroline dans le réel démarre comme celui d’Alice, un cauchemar sans fin.

Débordant de trouvailles et d’innovations dans la mise en page et la mise en scène, l’auteure des Damnés de Nanterre et de Tchernobyl mon amour lutte à sa manière contre la peur de l’imagination. Sans donner de leçon, ce songe nous pousse à regarder de notre côté du miroir. Sommes nous tous inscrits dans le réel ? Mais chacun à sa propre expérience et en fera ce qu’il voudra.

Tragédie, au sens du théâtre de l’absurde, cette fable hors du temps, nous est terriblement familière. Protéiforme, la bande dessinée se prête admirablement à l’exercice poussant la narration dans toutes les directions. L’emprunt, la citation et les multiples références – implicites ou non – servent la réflexion sur l’imagination ; la création appelle-t-elle la création comme l’argent appelle l’argent ?

Évitant le piège de la critique, l’album repose sur l’humour intrépide pour amorcer de lui-même la satire. La peur de l’imaginaire dans l’idéologie dominante est réelle, elle, et il n’est pas anodin de se repencher de temps en temps sur la question.

Chantal Montellier nous livre un de ces récits les plus aboutis, qui résonne comme une clef idéale pour aborder son œuvre où les thèmes sociétaux et contemporains n’ont jamais été incompatibles avec l’imagination. N’oubliez pas quand même de remplir votre bulletin d’inscription à la fin du livre – on ne sait jamais.

Thomas W.

Chantal Montellier, L’Inscription, Actes sud, 128 pages, 22 euros. Sortie le 7 septembre.

 
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