Ecologie

Biodiversité : Compensation écologique, une escroquerie




Dans le numéro 369 d’Alternative libertaire nous avions recensé le livre L’Écocide capitaliste d’Alain Bihr. Ici, il nous donne à voir l’arnaque de la compensation écologique notamment à travers l’ERC : « éviter, réduire, compenser » qui est une démarche que doit suivre normalement tout nouveau projet capitaliste ou étatique du point de vue de l’impact écologique qu’il pourrait avoir. En effet, la troisième phase de compensation primerait sur les deux autres au point de les effacer complètement alors que nous savons que chaque site détruit est unique tant du point de vue géographique qu’en terme de biodiversité.

L’idée de compensation écologique est née du constat que l’ouverture ou l’extension de sites agricoles ou miniers, d’établissements industriels ou commerciaux, d’équipements collectifs, d’habitats, etc., peuvent conduire à dégrader plus ou moins fortement la qualité écologique d’un site, en affectant notamment la biodiversité. Par conséquent, à partir des années 1960, des réglementations ont été adoptées dans un certain nombre d’États visant à éviter au maximum ces impacts négatifs en amont des projets, à les réduire autant que possible durant l’exécution desdits projets pour autant qu’on ne puisse (ou ne veuille) pas éviter de les réaliser, enfin à compenser en nature les éventuels impacts résiduels, selon la stratégie dite ERC : éviter, réduire, compenser.

Une mise en œuvre perverse

S’agissant des pertes en biodiversité, la compensation repose sur le postulat qu’une telle perte liée à la dégradation ou destruction d’un site, ici et maintenant, peut être compensée, ailleurs ou à un autre moment (plus tôt ou plus tard), sous la forme de la conservation ou de la préservation d’un autre site (la constitution de réserves naturelles placées hors de tout usage), de son amélioration (en réduisant ou en stoppant la dégradation dont il peut souffrir), de sa réhabilitation (par la réintroduction d’espèces dans des biotopes d’où elles ont disparu) ou même de la restauration d’un site s’il a été plus ou moins fortement dégradé ou artificialisé (en le dépolluant, en y permettant la réapparition des espèces indigènes qui le composaient initialement), de sorte à y générer des gains en biodiversité jugés au moins équivalents aux pertes occasionnées. Le but final est que soit globalement assuré un « développement sans perte nette de biodiversité » (PNB), soit une croissance du PIB sans PNB…

Signature : Avec l'accord entre l'Union européenne et le Mercosur, la déforestation dans les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) pourrait augmenter de 25 % par an au cours des six prochaines années.
Avec l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, la déforestation dans les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) pourrait augmenter de 25 % par an au cours des six prochaines années.
Crédit : Pok Rie

La mise en œuvre de la compensation écologique a fait l’objet de multiples critiques. Elles sont cependant de trois ordres différents. Une première série de critiques met essentiellement en cause la manière dont est mise en œuvre la démarche ERC. Bien souvent, les deux premières ­phases en restent à des formalités sous prétexte qu’il existerait toujours en définitive la possibilité de compenser les pertes provoquées. Ainsi, de solution de dernière instance, la compensation tend à devenir le premier recours.

L’introuvable métrique

De plus, quelles que soient la clarté et la rigueur des réglementations en la matière, les obligations en termes de compensation sont souvent contournées ou ne sont exécutées qu’a minima par les agents et agentes qui sont censées y veiller. Et la sanction des infractions reste encore trop peu sévère : en France, entre 2013 et 2016, sur les 22 000 infractions délictuelles relatives à la protection de l’environnement constatées en moyenne chaque année, plus de 90 % n’ont donné lieu à aucune poursuite ou à un simple rappel à la loi, seuls 6,7 % à des amendes (au montant peu dissuasif  : entre 1 000 et 5 000 € en moyenne) et seulement 0,1 % à des peines de prison ferme  [1].

Un deuxième ordre de critiques s’en prend plus fondamentalement au postulat susmentionné sur lequel repose l’idée de compensation des pertes en biodiversité. En premier lieu, contrairement aux émissions de différents gaz dont les effets en termes de réchauffement climatique peuvent être rapportés à ceux du seul dioxyde de carbone (selon des conventions et des évaluations d’ailleurs discutables), il est impossible de définir une métrique commune en matière de biodiversité  : un système d’unités de mesure permettant d’évaluer quantitativement la qualité écologique de différents sites, de manière à pouvoir les comparer les uns aux autres. Plus exactement, impossible de convenir de ce qui doit être mesuré (les différents aspects de la richesse écologique de chaque site) et de la manière de le mesurer. La preuve en est qu’il existe des centaines de méthodes d’évaluation différentes dans le monde.

Légende: Dans L'Écocide capitaliste, Alain Bihr dresse le constat : «entre 1890 et 1990, alors que la population mondiale a été multipliée par 4, le PIB mondial a été multiplié par 14, la production industrielle par 40, la consom­mation d'énergie par 13 et celle d'eau par 9, les émissions de CO2 par 17 et celle de SO2 (oxyde de soufre) par 13, etc.»
Dans L’Écocide capitaliste, Alain Bihr dresse le constat  : «  entre 1890 et 1990, alors que la population mondiale a été multipliée par 4, le PIB mondial a été multiplié par 14, la production industrielle par 40, la consom­mation d’énergie par 13 et celle d’eau par 9, les émissions de CO2 par 17 et celle de SO2 (oxyde de soufre) par 13, etc.  »
Crédit : Chris LeBoutillier

Cette incapacité à élaborer une métrique commune relève, en deuxième lieu, des limites actuelles de notre connaissance de la complexité des interactions entre espèces et entre celles-ci et leurs habitats qui constituent et assurent la biodiversité au sein d’un écosystème : « nous ne disposons aujourd’hui ni de techniques ni de concepts suffisamment élaborés pour prétendre à une compréhension globale des conséquences d’un projet sur la biodiversité et ses dynamiques »  [2]. La lacune de nos connaissances actuelles en matière de biodiversité obère également la capacité de prévision de l’évolution écologique des milieux affectés par les pratiques de compensation, d’autant plus que cette évolution peut s’étendre sur des siècles (par exemple, dans le cas de forêts, de tourbières, etc.).

Enfin, en troisième lieu, la qualité écologique d’un site dépend le plus souvent étroitement de sa localisation, autrement dit de ses rapports avec les sites environnants, rapports dont par principe l’institution d’un marché de la biodiversité fait abstraction, en considérant qu’il est possible de déclarer équivalents des sites pourtant localisés dans des environnements socionaturels tous profondément différents parce que radicalement originaux. ­Ainsi pointe la contradiction ­entre, d’une part, la diversité qualitative de la richesse écologique, qui rend en définitive les sites non substituables les uns aux ­autres, diversité liée à l’originalité irréductible de chacun d’entre eux, dont sont parties prenantes les pratiques sociales (matérielles, institutionnelles et symboliques) qui ont contribué à les façonner, et, d’autre part, l’homogénéité quantitative à laquelle on cherche à les réduire pour les faire entrer dans des relations marchandes, pour les échanger en les déclarant commensurables et interchangeables. Contradiction qui n’est autre en définitive que celle entre la valeur d’usage et la valeur d’échange.

Sacrifier La Dame à l’hermine pour sauver La Joconde ?

Apparaît du même coup le caractère fallacieux du présupposé sur lequel reposent les marchés de compensation des pertes de biodiversité, à savoir l’existence de fragments de nature réputés interchangeables parce que leurs valeurs d’usage écologique (souvent réduites aux multiples services écosystémiques qu’ils nous rendent) sont réputées équivalentes. Ce présupposé ignore l’originalité radicale de site ou écosystème, qui implique que sa dégradation ou destruction constitue toujours une perte nette et irremplaçable, quelles que puissent être les opérations de préservation, de conservation, de restauration ou même de création de sites ou écosystèmes similaires ailleurs.

Dès lors, il n’y a plus qu’un pas à franchir pour mettre en cause, plus radicalement encore, le principe même de la compensation écologique – troisième ordre de critiques. Vouloir attribuer un prix à un élément de la nature, comme c’est finalement le cas dans des opérations de compensation écologique, c’est vouloir égaliser une donnée naturelle non reproductible (une espèce vivante, un milieu naturel sauvage, un écosystème) à un quantum de valeur, donc de travail humain abstrait, parfaitement incapable de la reproduire, en en niant précisément le caractère propre : son unicité. En fait, rien ne peut venir «  compenser  » la destruction d’une pareille donnée, qui constitue une perte radicale, pas même la préservation d’une autre donnée similaire.
Prétendre le contraire serait affirmer que l’on pourrait sacrifier une œuvre de Léonard de Vinci (ou de tout autre peintre ou artiste plus généralement), par exemple La Dame à l’hermine, à la condition de préserver ou de restaurer une autre de ses œuvres, par exemple La Joconde, sans que le patrimoine pictural (plus largement artistique) de l’humanité s’en trouve appauvri pour autant. Et le même argument peut se répéter à propos de n’importe quel autre élément du patrimoine de l’humanité, dont les écosystèmes dont nous avons hérité font intégralement partie. Ce qui conduit à dénoncer l’inanité de ces politiques, que finissent d’ailleurs par concéder certains et certaines théoriciennes et praticiennes de la compensation écologique : « compenser avec exactitude l’intégralité et les spécificités de chaque site impacté est illusoire, car chaque site impacté est unique, notamment du fait de sa situation géographique, de sa trajectoire historique et de ses usages »  [3]. Une inanité doublée de cynisme, puisqu’elle finit par parer l’appauvrissement de la biodiversité des vertus de sa conservation et qu’elle masque le ravage de la nature sous le couvert de sa préservation.

Alain Bihr

[1Harold Levrel, Les compensations écologiques, Paris, La Découverte, 2020.

[2Fabien Quétier et alii, «  Les enjeux de l’équivalence écologique pour la conception et le dimensionnement de mesures compensatoires d’impacts sur la biodiversité et les milieux naturels  », INRAE, Sciences Eaux & Territoires, hors-série n° 7, 2012.

[3Ibid

 
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