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Black Rose/Rosa Negra : « Les menaces de l’État rendent certaines plus réticentes à agir »




Depuis le début de l’année, Trump ne lésine plus sur les moyens pour combattre ses opposants politiques. Il n’hésite pas à envoyer l’armée pour faire la chasse aux migrants et migrantes ou pour mater dans la violence les moindres expressions contraires à sa politique. Depuis l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk, il veut même faire interdire « les antifas » et les démocrates, quoi que cela veuille dire. Un camarade de l’organisation américaine Black Rose/Rosa Negra a accepté de répondre à nos questions pour faire le point sur la situation.

Peux-tu décrire brièvement la situation politique aux États-Unis ?

Trump est revenu au pouvoir, cette fois avec un ensemble de conseillers beaucoup plus compétents et unifiés autour de lui. Depuis, son administration a déclenché un déluge de décrets exécutifs. Ses alliés au Congrès ont adopté une législation qui réduit considérablement les protections sociales tout en augmentant considérablement des politiques anti-migratoires et de la police des frontières. Des raids militarisés ont eu lieu dans des villes à forte densité de migrants et migrantes et, dans certains cas, Trump a mobilisé la Garde nationale et les Marines Corps pour y participer.

Le Parti démocrate centriste n’a pas fait grand-chose face à cet assaut autoritaire, s’appuyant principalement sur les tribunaux inférieurs pour bloquer temporairement certaines lois. Mais la Cour suprême est désormais contrôlée par l’extrême droite et statue systématiquement en faveur de Trump.

C’est dans ce contexte que s’est déroulé l’assassinat de Charlie Kirk, le 10 septembre. Kirk était un podcasteur d’extrême droite et un influenceur des médias sociaux qui s’est fait connaître grâce à l’organisation de jeunesse d’extrême droite qu’il a fondée, Turning Point USA. Il était connu pour ses provocations racistes, misogynes et transphobes. Kirk était également un proche allié de Trump et on lui attribue l’augmentation du vote des jeunes pour la droite. Il a aussi collecté des millions de dollars pour la campagne de réélection de Trump. Cet assassinat très médiatisé fait suite à d’autres assassinats politiques récents, notamment celui de fonctionnaires de rang inférieur comme Melissa Hortman, politicienne du Parti démocrate, et son mari en juin.

On sait encore peu de choses sur les motivations de l’assassin de Kirk, Tyler Robinson : sur les cartouches de fusil qu’il aurait utilisées étaient inscrites des références à des mèmes Internet obscurs, des jeux vidéo, et la chanson folklorique italienne Bella Ciao. Avant même que l’identité de l’assassin n’ait été découverte, l’extrême droite a commencé à prétendre que c’était l’œuvre de la gauche, attisant les flammes de la réaction et appelant l’État à la répression.

Comment cela vous affecte-t-il en tant qu’activistes révolutionnaires ?

La réponse immédiate de la droite a été d’appeler à la suppression du centre et de la gauche (qu’ils ont d’ailleurs du mal à distinguer). Le vice-président JD Vance a fait une apparition spectaculaire sur le podcast de Kirk quelques jours après l’assassinat et au cours desquels il a menacé que l’État commencerait à utiliser tous les mécanismes à sa disposition pour « s’en prendre à la gauche ». Les premières cibles semblent être des ONG de centre-gauche, mais il est probable qu’il étende ses efforts à d’autres organisations politiques de gauche en cas de succès.

Black Rose/Rosa Negra est une organisation anarcho-communiste qui s’est créée en 2014 aux États-Unis.

Pour nous, militantes et militants de la gauche révolutionnaire, nous voyons la nécessité de prendre beaucoup plus au sérieux la question juridique, celle de la légitime défense, la sécurité et la préparation à nous protéger par d’autres moyens. Nous reconnaissons qu’il n’est pas possible de compter sur les tribunaux et les avocats pour nous défendre, surtout lorsque l’État a montré une volonté croissante d’agir de manière absolue pour parvenir à ses fins. De plus, nous voulons éviter la tendance qui met l’accent sur le secret et l’anonymat pour favoriser notre capacité à fonctionner comme un pôle visible pour les idées et stratégies révolutionnaires. Néanmoins, toutes les mesures semblent mériter d’être explorées à l’heure actuelle.

Il reste également à déterminer quel résultat ces événements apporteront à nos efforts d’organisation populaire. Je peux partager de manière anecdotique que les menaces accrues de l’État et de la droite ont déjà rendu certaines et certains plus réticents à agir, créant des difficultés pour les campagnes auxquelles je participe en tant que militant syndical.

Comment la population a-t-elle réagi ?

La réaction a été mitigée. Les personnes les plus actives politiquement ont été les plus vocales, comme on pouvait s’y attendre. Cela inclut l’approbation de l’assassinat de Kirk par certains individus de gauche, et des appels à la vengeance de nombreux membres de la droite. Ces échanges ont principalement eu lieu via les réseaux sociaux, où la rhétorique est généralement exacerbée et exagérée. La gauche la plus révolutionnaire a peu parlé, désapprouvant silencieusement le terrorisme individuel en tant que tactique tout en reconnaissant que Kirk était un réactionnaire déclaré dont la présence ne manquera pas.

En dehors de la fraction hautement politisée de la population, la plupart a simplement admis qu’il s’agissait d’un autre meurtre, quoique plus médiatisé, dans une société déjà submergée par la violence et fracturée par la polarisation politique. Illustration : le jour même où Kirk a été assassiné, un jeune de 16 ans qui a exprimé sa sympathie pour les néo-nazis a déclenché une fusillade dans son lycée du Colorado.

Quelles sont vos perspectives et votre rôle dans cette situation de crise ?

Notre rôle reste le même, avec toutefois un nouvel accent mis sur la légitime défense et la sécurité. Nous devons nous orienter d’abord vers l’articulation d’une vision révolutionnaire positive, fondée sur des principes de liberté collective et de solidarité pour gagner ceux et celles qui sont désespérées et en colère face au système de domination et d’exploitation dans lequel nous vivons. Alors que la société américaine est de plus en plus déchirée par les contradictions qui émergent de ce système, un segment de la population, encore mince mais croissant, devient réceptif aux alternatives révolutionnaires, tant à droite qu’à gauche.

Pour gagner ce segment à notre projet de révolution sociale et pour contrer les fascistes qui entrevoient la même opportunité, nous devons être capables de présenter une stratégie concrète. Cela se concrétise par notre travail au sein de mouvements sociaux qui s’engagent et organisent notre classe autour de leurs problèmes quotidiens au travail, dans leurs quartiers ou à l’école. À l’heure actuelle, cela ressemble surtout à la défense des acquis existants que les mouvements sociaux précédents ont gagné, mais cela nécessite aussi de construire la capacité et la confiance pour progresser.

Propos recueillis par Alexis (commission Relations internationales de l’UCL)

 
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