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Cisjordanie : La paysannerie face à la colonisation




L’invasion israélienne ne se cantonne pas à Gaza. Depuis 1967, l’État sioniste occupe la Cisjordanie et tente de l’annexer peu à peu. Les terres agricoles sont au centre de ce conflit pour le territoire. Elles sont un des lieux cruciaux de la résistance des palestiniens et palestiniennes, qui tentent de construire leur souveraineté alimentaire malgré la violence coloniale. Reportage.

Il est un peu plus de 6 heures du matin. La lumière rasante qui éclaire le Nord de la vallée du Jourdain révèle un paysage magnifique. Le thé et la sauge infusent dans un brasero devant la tente. Le soleil commence à réchauffer les moutons et la minuscule parcelle d’oliviers de nos hôtes. On découvre également leurs ruches et leur petit potager. Plus loin, d’autres exploitations familiales de ce type sont comprimées entre les immenses champs de maïs des colons et leurs monocultures de dattiers medjool. Même si nous sommes en Cisjordanie, 85% de la vallée est inaccessible aux palestiniens et palestiniennes.

Ce matin, il fait froid. On n’entend que quelques oiseaux et les craquements du feu. Mais le calme est troublé par deux avions qui font du rase-mottes pour épandre des pesticides. Pendant l’une de ces manœuvres, l’un d’eux passe en vrombissant à 20 m du campement. Il agrémente probablement notre thé de molécules toxiques au passage.

L’eau, une ressource au cœur de la lutte

Nous nous rassemblons dans la tente collective. Les maisons qui se tenaient là ont été détruites
à de nombreuses reprises depuis la guerre de 1967. La famille ­d’Abou Ahmed [1] a donc monté ce hameau de bâches tendues sur des charpentes métalliques. Cela fait une semaine que nous vivons et travaillons avec eux dans le cadre d’une campagne organisée par l’Union des comités de travail agricole palestiniens (UAWC).
Le pari est que la présence de militantes et militants internationalistes permettra de limiter un peu la violence commise par ­l’armée et les colons. Nous sommes là pour participer aux travaux agricoles et documenter la situation coloniale afin d’en parler autour de nous à notre retour.

Aujourd’hui, Abou Ahmed va au marché mais n’a pas grand-chose à vendre. Sa famille pratique une agriculture essentiellement vivrière. C’est fréquent en Palestine. Plus de 70% des terres détenues par la population palestinienne sont des exploitations de moins d’un hectare. Ce sont le plus souvent des exploitations familiales. La culture des oliviers y est très répandue : 100 000 familles en dépendent partiellement ou totalement. Mais dans la vallée du Jourdain, une relative disponibilité en eau permet une production agricole très diversifiée.

Cette eau est pourtant au cœur d’une lutte âpre. Son appropriation est un enjeu stratégique pour l’occupant qui met les moyens pour y parvenir. « L’aqueduc national ­d’­Israël », un ouvrage hydraulique de 130 km de long, aporte chaque jour 1,7 million de m³ d’eau du lac de Tibériade jusqu’au cœur du territoire de 48 [2] en asséchant la vallée du Jourdain [3]. Mais cette appropriation se fait aussi à plus petite échelle.

Cette semaine, Saber, le voisin, nous a montré une source qu’il utilisait depuis toujours pour l’irrigation. Les colons en ont récemment bloqué l’accès. Ils ont volé la pompe, détruit une partie du système d’irrigation et menacent de tirer sur quiconque s’en approche. Ailleurs, des puits illégaux sont creusés pour capturer cette précieuse ressource commune.

Malgré tout, Abou Ahmed n’imagine pas partir. La bataille pour la terre de Palestine se joue tous les jours sur ces petites parcelles. Il s’agit de tenir malgré l’entreprise coloniale. Celle-ci prend des formes diverses qui dessinent toute une ingénierie de la violence. Par exemple, l’État confisque une zone comme terrain militaire ou comme « parc naturel ». L’armée détruit aussi des maisons en prétextant qu’elles sont sur un site archéologique.

D’autres fois, ce sont des raids sauvages organisés par les colons pour détruire les serres, les tracteurs, le matériel agricole. Hier encore, nous sommes allées voir des panneaux solaires détruits à la masse tandis que les onduleurs associés ont été volés. La violence est parfois limitée à des insultes, des menaces. Mais il arrive que les coups pleuvent, que les colons se servent de leurs fusils, blessent et tuent. Ils ont également introduit des sangliers dans la vallée qui détruisent les cultures. Abou Ahmed nous a aussi raconté le cas de deux de ses amis dont les troupeaux sont morts suite à l’épandage de produits toxiques sur leurs pâturages. Ces exactions sont rendues possibles et encouragées par l’état sioniste qui fournit des armes aux colons et leur offre une protection militaire en toute circonstance.

Parcelle d’Abou Ahmed, paysan palestinien dans la vallée du Jourdain.
Pierre Casagrande

Face à cette volonté affichée de nettoyage ethnique, rester sur sa terre malgré tout est un acte de résistance. C’est cette persévérance acharnée, nommée « sumud », qui permet de conserver le territoire. Un des objectifs de l’UAWC est de soutenir cette détermination. L’organisation, née en 1986, ne travaille qu’avec des petites fermes. Elle encourage la pratique de l’agroécologie comme moyen de se libérer du joug économique colonial. En effet, la puissance occupante à la main sur les chaînes d’approvisionnement en engrais, en pesticides et en semences issues de l’agrobusiness. En incitant a produire pour l’exportation (des dattes, des fraises, des tomates cerises), l’occupant et les agences occidentales comme l’US Aid sapent la souveraineté alimentaire palestinienne en faisant miroiter des profits rapides.

L’agriculture paysanne, chemin vers l’autonomie

À l’heure actuelle, 81% des produits importés en Cisjordanie et à Gaza viennent de « 48 » et 79% des produits exportées le sont vers « 48 ». En sous-traitant la production agricole à la population palestinienne, les entreprises coloniales externalisent les risques (si le cours de la fraise chute, elles n’en achètent pas) et créent une profonde dépendance économique. Or, on sait que l’État sioniste ne se prive pas d’utiliser ce pouvoir comme un moyen contre-insurrectionnel. À Gaza, sous blocus depuis 2007, la famine est utilisée comme arme de guerre.

Dans ce contexte, l’agriculture paysanne promue par l’UAWC fait partie intégrante de la lutte de libération nationale. En encourageant une production destinée au marché local, elle construit patiemment la souveraineté alimentaire. En aidant les paysannes et paysans à se passer des technologies israéliennes, elle fabrique l’autonomie. La création d’une banque de semences permet aussi de sauver des variétés locales. Ainsi, 3 000 personnes peuvent accéder quasi-gratuitement à des semences reproductibles, peu consommatrices d’eau et ne nécessitant pas de produits chimiques. Des semences aussi rebelles et profondément enracinées que les personnes qui les cultivent.

Pierre Casagrande


Participer à la campagne Solidarity Shields

L’UAWC encourage l’accueil de volontaires issus de différents pays du monde, convaincu de l’utilité de leur rôle d’accompagnement des agriculteurs et de documentation de leur réalité sur le terrain.

Mais depuis quelques années, il est plus difficile de trouver des volontaires. Il s’agit pourtant d’une manière concrète de soutenir la lutte du peuple palestinien. C’est aussi une école de la lutte et de la résilience pour revenir, plus fortes et plus forts, affronter le fascisme et le capital depuis nos propres territoires.

La prochaine campagne aura lieu entre septembre 2025 et mars 2026. Pour toute information, écrire à info@uawc-pal.org.

[1Tous les noms ont été changés pour des raisons de sécurité.

[2Les Palestiniennes et Palestiniens utilisent le terme «  48  » pour faire référence à la partie de la Palestine colonisée en 1948, c’est-a-dire les frontières actuelles de l’État sioniste.

 
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