Classiques de la subversion : John Steinbeck, « En un combat douteux »

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In dubious battle est l’un des premiers romans de Steinbeck et, comme du poil à gratter, il dérange. Dès les premières pages, on découvre les deux principaux personnages, Mac, militant communiste, dialoguant avec sa nouvelle recrue, Jim. Les propos, dignes du catéchisme révolutionnaire, apparaissent comme caricaturaux, et les personnages fades et sans humanité. Une caricature du communisme autoritaire trop lourde pour être crédible. On se dit qu’on devrait s’arrêter là, mais on aurait tort car la réflexion qu’engage Steinbeck sur la personnalité des militants est complexe.

Courant de grève en grève, Mac emmène Jim travailler dans des vergers de la vallée de Salinas, en Californie. Les conditions sont misérables et les salaires viennent d’être baissés. Mac agit sans aucune sensibilité apparente, guidé uniquement par sa rationalité. Un pur utilitariste qui ne voit plus en face de lui des êtres humains mais des pions à déplacer dans une partie d’échecs gigantesque contre le capitalisme. Un vieux tombe d’une échelle et se casse les reins : il devient enfin utile à ses yeux puisque la grève s’enclenche. Un de ses plus proches camarades meurt d’une balle dans la tête, il lui trouve à nouveau une utilité dans la mort, expose son cadavre, et organise un marche funèbre pour exciter la « foule ».

Le médecin du campement des grévistes, « Doc », lui, est un cynique. Il ressemble à l’âne dans la Ferme des animaux d’Orwell. Sympathisant du parti, il est présent, agit de son mieux, soigne, mais n’y croit pas. Ni à cette grève, ni à aucune autre. Le machiavélisme de Mac le révulse, mais en l’interrogeant, il aide le lecteur à comprendre à quel point Mac est un personnage ambivalent. Il laisse entrevoir sa part d’humanité et l’effort constant pour se déshumaniser, n’être qu’un pur esprit rationnel ne se laissant pas détourner de son objectif par ses émotions. Le roman laisse voir aussi comment, à force de pédagogie, Jim suit le même chemin pour devenir un « leader ». On se rassure en se disant que chez les libertaires les choses sont différentes, qu’il n’y a plus de chefs, seulement des « animateurs », que l’autogestion est possible. Mais la description du fossé entre militants et travailleurs non-engagés et la méfiance des seconds pour les premiers est troublante, tant elle reste d’actualité.

Autre point intéressant, la « foule des grévistes » est constamment décrite par Mac comme un géant incontrôlable, un monstre capable du pire. Une vision de la foule que l’on retrouve souvent dans la littérature de l’époque, et qui ne semblait pas être l’apanage de la bourgeoisie. D’ailleurs, on retrouve dans ce roman l’atmosphère désespérante du Talon de fer de Jack London ou des romans d’Orwell. On ressent dans la lecture de cet instantané, le désespoir d’une époque, d’un pays ravagé par la crise du capitalisme, la montée du fascisme, la misère, la répression brutale. On y cherche des clés de compréhension, la porte de sortie du capitalisme. On ne la trouve pas forcément, pas ici. Steinbeck se contente de dire ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu, avec beaucoup d’humanisme, et c’est déjà bien.

Mathieu Clergue (AL Paris Sud)

 
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