Débat : L’antispécisme, une lutte à développer ?

Face à l’exploitation destructrice de la nature, l’UCL revendique une « remise en cause de l’utilisation massive des pesticides et des engrais industriels ; l’abolition des élevages industriels, des abattages à la chaîne, de la pêche industrielle ». Mais ni le véganisme, ni l’antispécisme ne font partie des lignes de l’organisation. Nous publions ici les réflexions de camarades souhaitant travailler sur le sujet et présentant ses grandes lignes.
Le véganisme se définit comme un mode de vie qui exclut l’exploitation et la mise à mort d’animaux non humains. Il inclut dans sa réflexion les formes de loisirs, de consommations et de relations avec les animaux. Bien que le véganisme semble être une question subsidiaire dans les mouvements politiques, il n’a pas à être relégué à une simple question d’engagement individuel. Il peut être le prolongement d’une réflexion politique. L’antispécisme va encore plus loin en cherchant à lutter contre la domination de l’être humain sur les autres espèces animales. Cet article cherche à introduire les raisons qui sont à l’origine de tels engagements.
L’alimentation végétale au service du climat et de la santé
L’alimentation représente 26% de l’impact global d’émission de CO2. Parmi ces émissions, 58% d’entre elles proviennent de la consommation de produits d’origine animale [1]. L’élevage en lui-même est responsable de 14,5% des émissions de gaz à effet de serre, devançant les transports, et de 65% de la déforestation en Amazonie. Les différents rapports scientifiques sont clairs : une diminution importante de la consommation de viande est un levier efficace dans la lutte contre le dérèglement climatique en cours [2]. L’urgence climatique impose de repenser pour qui et comment nous produisons, en incluant une réflexion sur l’agriculture et l’élevage productivistes.
Les lobbys agro-industriels, tels que Lactalis ou Nestlé, forts de leur influence dans la recherche, la publicité et la médecine, s’attellent à empêcher la diffusion de certaines données. Par exemple, le lien entre viande rouge et cancer colorectal a été établi depuis longtemps mais la sensibilisation au sujet reste faible [3]. Riche en végétaux, forte en fibre, pauvre en graisses saturées et cholestérol, l’alimentation végane réduit les risques d’obésité et de diabète. De plus en plus de sportifs et de sportives de haut niveau adoptent une alimentation entièrement végétale pour son impact sur la réduction des temps de récupération.
Une alimentation carnée augmente aussi fortement les risques de zoonose. Plus les forêts sont détruites pour laisser place à des monocultures, plus les animaux sauvages sont en contact avec les êtres humains, ce qui augmente grandement le risque de transmission de maladies [4]. Dans les élevages, la proximité et l’entassement des animaux non humains conduisent aussi à la prolifération d’agents pathogènes qui migrent ensuite vers l’être humain. La grippe aviaire et le SRAS en sont les exemples les plus criants. Par prévention, en 2020, le Danemark a ainsi tué 17 millions de visons potentiellement porteurs du Covid-19.
La violence inhérente à l’exploitation
Le gain de visibilité des conditions d’élevage et d’abattage des animaux par des associations comme L214 permet d’avoir un regard critique sur la façon dont sont traités des animaux non humains dans nos sociétés libérales et productivistes. Il devient donc difficile de continuer à entretenir la dissonance cognitive entre alimentation carnée et réalité des élevages sans fermer les yeux sur ces atrocités.
Notre relation au vivant a très certainement évolué depuis l’exode rural. Les animaux non humains ont longtemps été utilisés et considérés comme des outils de travail, des ressources d’élevage, pris dans des rapports marchands, économiques et de pure exploitation. De plus, les abattoirs placés en centre ville ont été éloignés pour des raisons sanitaires pendant les XIXe et XXe siècles. De nos jours, nous ne sommes plus habituées aux cris des animaux et aux visions d’horreur. Il ne reste par exemple plus que quatre abattoirs en Île-de-France parmi les cent quatre-vingt-un dans le pays. Dans ces conditions, nos interactions avec les animaux se fondent sur un rapport de consommation où ils ne sont plus que produits, le reste étant invisible (utilisation dans les cosmétiques, par exemple).
Moins d’abattoirs, mais une cadence plus industrielle... Avec des effets délétères pour les animaux, la violence concerne aussi les personnes qui travaillent dans les abattoirs. Leurs conditions de travail sont particulièrement dures. Les ouvrières et ouvriers bossent souvent dans le bruit, le froid et les odeurs, avec des cadences infernales.
Résultat, 9 employées sur 10 souffrent de troubles musculo-squelettiques et le nombre d’accidents du travail est quatre fois supérieur à la moyenne nationale. Les travailleurs et travailleuses des abattoirs présentent un taux de prévalence plus élevé de problèmes de santé mentale, en particulier de dépression et d’anxiété, ainsi que des attitudes plus favorables à la violence [5].
Vers l’engagement antispéciste
Le choix du véganisme peut aller plus loin en questionnant la morale, la philosophie et la politique.
Le spécisme est une idéologie selon laquelle il existerait une hiérarchie entre les animaux dont l’humain serait le dominant. Dans cette hiérarchie, tous les animaux ne sont pas égaux : le traitement variable selon que l’animal soit une vache, un éléphant ou un chat en témoigne. L’antispécisme est le refus de faire une distinction morale entre les animaux humains et non humains. Pour autant, les spécificités naturelles et les besoins des différentes catégories animales ne sont pas niés.
Un des concepts fondamentaux de ce courant philosophique est la sentience : la capacité d’exprimer douleur, joie ou toute autre forme d’émotion. De nombreuses recherches en éthologie ces dernières années ont établi la capacité des animaux à ressentir, ce qui rend difficile d’exclure de notre cercle de considération morale et politique les animaux non humains. En se revendiquant des luttes contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation, les courants libertaires ont souvent été proches de la lutte pour les animaux.
En France, on observe peu d’organisations antispécistes et porteuses d’un discours politique. Les principales étant la Révolution écologique pour le vivant d’Aymeric Caron, proche de La France insoumise, et 269 Libération animale, un collectif connu pour ses blocages d’abattoirs et libérations d’animaux. Ce dernier, en adoptant une revendication anticapitaliste, cible les acteurs principaux de l’agro-industrie, estimant que l’impact politique y est le plus fort. Il s’inspire notamment d’Animal Liberation Front, actif dans les années 1970.
Certaines tendances notamment syndicales ou marxistes, décrivent la lutte antispéciste comme uniquement secondaire, anecdotique ou bien n’en parlent simplement pas. On le sait, certains sujets doivent réussir à s’imposer dans le débat militant. Les analyses de nos relations avec le vivant sont en constante évolution et l’antispécisme fait partie de ces sujets qui doivent être creusés dans les courants libertaires. De nombreux angles sont à étudier et à articuler avec les combats de libération.
Azur (UCL Montreuil) et Marcel (UCL Toulouse)





