Depuis 2000, le réseau Anarkismo : Coordonner mondialement le communisme libertaire

En mai 2025, Anarkismo.net a fêté ses vingt ans en tant que plateforme mondiale pour l’anarchisme organisé. L’occasion de revenir sur l’histoire de cet outil de coordination en Europe et dans le monde. Cet article est tiré d’un texte publié à l’origine sur le site Anarkismo.net et disponible sur notre site Unioncommunistelibertaire.org.
Dans les années 1990, il existait plusieurs organisations anarcho-communistes : l’Organisation socialiste libertaire (OSL, Suisse), l’OSL (Argentine), Alternative libertaire (AL, France), la Fédération des communistes anarchistes (FdCA, Italie), la Fédaration anarchiste uruguayenne (FAU, Uruguay), etc. En Europe, elles comptaient des militants et militantes dans le « syndicalisme alternatif ». À cette époque, l’objectif de la CGT-Espagne était de construire une internationale. En 1995, une rencontre syndicaliste internationale et libertaire s’est tenue à Ruesta (Espagne). À partir de là, les liens se resserrent. Le 1er mai 2000, la CNT française a organisé les journées « Un Autre Futur ». Cet événement, soutenu par AL et la Fédération anarchiste, a permis d’unir l’anarchisme français. Certaines et certains de ces militants avaient alors en tête la création d’une internationale syndicaliste alternative et d’une internationale libertaire : c’est la création de Solidarité internationale libertaire (SIL). Sa première réunion s’est tenue à Madrid le 1er avril 2001, à l’initiative de la CGT-E [1].
Grâce à cela, plusieurs projets ont été financés, tels que l’imprimerie « Aragón », des voyages ou des conférences. Cependant, cette initiative de solidarité internationaliste n’a pas duré longtemps, la SIL ayant été créée pendant la période de déclin du mouvement altermondialiste.
Conférence anarchiste de Porto Alegre
Les rencontres entre la FAU uruguayenne, la Fédération anarchiste Gaucha (FAG) brésilienne et les groupes argentins étaient fréquentes dans les années 1990. Il était alors temps de les articuler. Au Brésil se créé en 2002 le Forum de l’anarchisme organisé (FAO) et au Chili, en 1999, le Congrès d’unification anarcho-communiste (CUAC). Dans le cadre du Forum social mondial (FSM), qui s’est tenu à Porto Alegre en 2003, est apparue la Rencontre latino-américaine des organisations populaires autonomes (ELAOPA). Par la suite, l’ELAOPA s’est dissociée du FSM. Sa création a néanmoins été une occasion pour des rencontres entre militantes et militants libertaires : les Jornadas Anarquistas (Journées anarchistes). Dans la foulée, en 2007-2008, plusieurs nouvelles organisations communistes libertaires ont vu le jour, certaines avec l’ambition d’avoir une portée nationale (comme l’Organización Comunista Libertaria en Argentine ou l’Organización Poder Popular Libertario en Bolivie). Parallèlement à cette multitude de groupes, des initiatives de coordination à plus grande échelle ont naturellement vu le jour : la Coordination anarchiste latino-américaine (CALA), créée en 2004 par la FAU, l’Auca (« rebelle » en mapuche, Argentine), la FAG, Lucha Libertaria (Uruguay) et UNIPA (Brésil).
La création du site web Anarkismo.net
Plusieurs sites web à tendance anarchiste ont vu le jour dans les années 1990 : A-infos, Infoshop, Spunk, etc. Peu avant 2000, Workers Solidarity Movement (WSM, Irlande) et Workers Solidarity Front (WSF) ont créé la liste de diffusion Anarchist Platform. Cette liste a été utilisée pour convoquer une réunion en personne des organisations plateformistes qui s’est tenue à Gênes (Italie) en 2001, pendant le contre-sommet altermondialiste, à l’initiative de la FdCA. La disparition du réseau SIL a laissé un vide organisationnel qu’Anarkismo.net allait combler. Après beaucoup de travail, le site a été lancé le 1er mai 2005, date hautement symbolique. Parmi les organisations fondatrices d’Anarkismo.net figuraient FAU, FAG, FdCA et AL. Chaque organisation disposait de son propre site web à partir desquels elle diffusait sa stratégie, ces sites web ayant largement contribué à diffuser le mouvement.
Une coordination, pas une internationale
Anarkismo.net n’aspirait pas à devenir une internationale mais plutôt un outil de partage d’informations sur les luttes locales, la théorie et les stratégies. Il fonctionnait grâce à un collectif de délégués et un collectif éditorial. Et le travail en commun a porté ses fruits. En novembre 2008, le réseau a publié la « Déclaration anarcho-communiste sur la crise économique mondiale et la réunion du G20 », lors du premier sommet du G20 à Washington. Puis en février 2010, six organisations se sont réunies à Paris : la FdCA, L&S (Grande-Bretagne), WSM, OSL (Suisse), Motmakt (« Contrepouvoir », Norvège) et AL. Leur objectif était d’évaluer l’état du mouvement communiste libertaire en Europe et de promouvoir la coordination continentale.
La maturité du réseau
Entre 2010 et 2013, le réseau se consolide. Le mouvement s’est articulé à l’échelle mondiale et a su tirer parti du Printemps arabe, du mouvement des Indignados, des occupations de places publiques ou de la révolution du Rojava. Des organisations anarcho-communistes ont vu le jour en Égypte (le Mouvement socialiste libertaire, MSL), en Israël (Unity), en Tunisie ainsi que de nouvelles tentatives en Iran, au Liban et en Jordanie.
En 2012, huit organisations européennes se sont à nouveau réunies à Londres [2]. En plus de discuter de l’amélioration de la coordination, elles ont lancé une campagne contre la dette souveraine. La même année, les Jornadas Anarquistas ont eu lieu à São Paulo, organisées par la FAU et le FAO afin de développer l’anarchisme spécifiste sur le continent. En août 2012, la plus grande réunion physique du mouvement a eu lieu à Saint-Imier (Suisse). Environ la moitié des 30 organisations qui étaient en contact avec Anarkismo.net à l’époque ont envoyé des délégués à la Rencontre internationale. En 2014, un communiqué commun pour le 1er Mai et un en soutien à la résistance kurde ont été signés.
Les 18 et 19 novembre 2017, plusieurs organisations européennes se sont réunies à Gênes pour échanger leurs analyses et établir un plan d’action européen : l’Alternativa Libertaria/FdCA, Alternative libertaire, la Coordination des groupes anarchistes (CGA), la Libertarian Socialist Federation (Pays de Galles, Grande-Bretagne), OSL (Suisse) et WSM. En 2020, l’Union communiste libertaire (UCL) a réalisé une cartographie exhaustive du mouvement. Au fil des ans, une tradition s’est développée consistant à envoyer des salutations à chaque organisation du courant qui tenait un congrès. Cela a contribué à faire prendre conscience à toutes et tous les militants et militantes qu’ils et elles appartenaient à un mouvement beaucoup plus vaste.
Une phase de déclin
Entre 2018 et 2021, le WSM et Zabalaza se sont dissous, tout comme d’autres groupes locaux et régionaux en Amérique du Nord, en raison des évolutions générationnelles. En outre, d’autres organisations ont également connu des crises, sans pour autant disparaître, comme Motmakt avec laquelle le contact a été perdu. Plusieurs organisations européennes ont disparu (au Danemark, au Portugal, en République tchèque et en Turquie) ou leurs mouvements n’ont pas réussi à se stabiliser (Grande-Bretagne ou Russie). Sur le continent américain, les organisations en Bolivie et au Pérou ont été perdues, et des scissions ont eu lieu en Argentine, au Chili et aux États-Unis. Une autre scission au cours de cette période a été celle de l’Anarchist Federation (Grande-Bretagne) mais donnant lieu à la création de l’Anarchist Communist Group (ACG) en 2018. La FdCA a connu un sort pire encore, puisqu’en seulement quatre mois au cours de 2018, elle a perdu deux camarades décédés. Enfin, le cas de Michael Schmidt et son expulsion d’Anarkismo.net et de l’Institut de théorie et histoire anarchiste (ITHA) n’a pas été sans conséquence [3].
Le cas chilien
En 1999 débute un mouvement au Chili avec la célébration de la CUAC, qui donne naissance à l’Organización Comunista Libertaria en 2002. L’année suivante, un Front étudiant libertaire (FEL) est lancé et, en 2006, à la suite de la « révolte des pingouins » (des lycéens et lycéennes), le FEL a connu une croissance exponentielle.
Quelques temps plus tard, tout cet espace politique a fusionné pour former l’Izquierda Libertaria (Gauche libertaire). Elle a atteint une ampleur jamais vue pour une organisation libertaire. Dans ce contexte, une partie majoritaire a mené des réflexions façonnant l’approche politique connue sous le nom de « Rupture démocratique ». Les secteurs communistes libertaires chiliens ont commencé à soutenir les options électorales de gauche en 2013. Puis aux élections de 2018, l’Izquierda Libertaria a soutenu le Frente Amplio (« Front large », coalition allant de l’extrême gauche aux sociaux-libéraux), qui se présentait aux élections législatives. Grâce à sa participation, le militant libertaire Gael Yeomans a été élu député.
Depuis lors, Izquierda Libertaria compte davantage de députés régionaux et nationaux, ainsi que de sénateurs, et a abandonné les postulats communistes libertaires traditionnels. Pour cette raison, elle a connu plusieurs scissions, telles que Solidaridad FCL, dont certaines ont à leur tour suivi la voie parlementaire, entraînant de nouvelles séparations. Au niveau latino-américain, le mouvement spécifiste s’est distancié de tous ces groupes chiliens jusqu’à l’émergence de la Fédération anarchiste de Santiago (FAS) en 2019.
Entre 2015 et 2019, le mouvement a connu un revers causé par des problèmes évoqués ci-dessus. Tout n’a pas été décevant, bien sûr. Après ACG en 2018, Die Plattform a été fondée en 2019 en Allemagne. Lors des Jornadas Anarquistas de cette même année, les organisations latino-américaines ont évoqué la nécessité de relancer le mouvement. À la suite de cette initiative, les bases d’un nouveau travail international ont commencé à être posées. En décembre 2019, la CALA a été rétablie, formée par la CAB (Brésil), la FAR (Argentine), et la FAU. Ces organisations ont servi de point focal pour le mouvement et ont pris le relais des organisations européennes qui avaient jusqu’alors un rôle de premier plan.
Avec la CALA, l’ensemble du mouvement communiste libertaire international a connu un regain d’énergie extraordinaire. En 2020, année de la pandémie mondiale, les bases d’une coordination internationale plus articulée qu’auparavant ont été établies. Un des projets menés visait à soutenir des camarades anarchistes au Soudan [4] qui avaient besoin d’une aide financière pour quitter le pays. On compte également les camps d’été, mis en place indépendamment par chaque organisation, comme ceux d’Embat (Catalogne) et de l’UCL depuis respectivement 2018 et 2021. Die Plattform a également organisé de telles journées d’été, tandis qu’une école politique anarchiste a été créée en Australie, ce qui a contribué à la formation d’une fédération anarchiste sur place. Enfin, cet été, le premier camp de l’ACG britannique a eu lieu. Une formule gagnante puisqu’à partir de 2020, force a été de constater une augmentation du nombre de groupes et de militantes et militants dans le monde entier.
Vers la coordination internationale de l’anarchisme organisé
Le résultat de cet essor a été la création officielle de la Coordination à la fin de l’année 2024. Elle dispose de sections continentales en Europe et en Amérique, et quelque chose de similaire pourrait être mis en place à moyen terme en Asie-Pacifique.
Depuis, une organisation sud-coréenne ainsi que la Black Rose Federation des États-Unis ont rejoint la Coordination. Plusieurs autres organisations ont fait leur apparition, créant une carte de plus en plus complexe et difficile à suivre [5].
Il existe actuellement d’autres groupes et organisations communistes libertaires aux États-Unis, au Canada, au Brésil (le nouvel OSL étant notamment remarquable par sa taille), en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, en Finlande, en Grèce, à Chypre, en Turquie, en Indonésie et en Nouvelle-Zélande. Ces groupes n’appartiennent pas à la Coordination internationale mais maintiennent des contacts avec une ou plusieurs organisations du courant, qui sont aujourd’hui plusieurs dizaines au total. Bien sûr, ils participent également activement à l’ensemble de celui-ci, car la Coordination ne représente en aucun cas l’ensemble du mouvement et ne prétend pas le faire. Quoi qu’il en soit, ces centaines (voire déjà des milliers) de militants et militantes internationales construisent une alternative libertaire solide qui s’est déjà positionnée au sein du mouvement anarchiste au sens large.
Texte de Miguel G. Gómez (Embat), synthétisé et traduit par Alexis (commission Relations internationales de l’UCL)





