Écologie sociale et libertaire : Reprendre en main la production !

La commission Écologie de l’UCL a été invitée aux Résistantes et est intervenue au cours d’une table ronde pour discuter de la reprise en main des outils de production. Notre intervention s’est concentrée sur la question des expériences d’entreprises récupérées par les travailleuses et travailleurs. En voici une version condensée pour Alternative libertaire.
Les communistes libertaires souhaitent une démocratie autogestionnaire au travail qui serait capable, à une échelle large, de décider quoi produire en partant de nos besoins collectifs tout en prenant en compte la nécessité d’un équilibre avec notre environnement. Toutefois, la question de la reprise en main de la production n’est pas seulement centrale pour tout mouvement communiste, elle doit également l’être pour tout le mouvement écologiste.
Même les courants plus réformistes devraient se poser cette question centrale. Si le programme de la France insoumise, par exemple, pourrait être un petit pas dans la bonne direction, il se heurterait immanquablement à une opposition acharnée de toute la bourgeoisie française qui déteste toute régulation susceptible de freiner leur course aux profits. Or, le pouvoir économique (et donc politique) de cette bourgeoisie vient de sa possession des moyens de production.
De plus, les différentes entreprises ont conscience de la contradiction de plus en plus forte entre d’une part leur volonté de croissance infinie et d’autre part, la finitude de notre planète. Elles se sont donc regroupées pour tenter de mettre en place des programmes et labels qui leur donneraient un rôle central dans leur propre régulation. On peut citer la Responsabilité élargie du producteur (REP), les crédits carbone ou la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Tous ces programmes ont pour point commun de vendre l’autorégulation des entreprises comme solution pour gérer les crises écologiques dont elles sont responsables. Ainsi, la RSE cherche à nous vendre une vision du dialogue comme un processus qui réunirait les différents « acteurs » mais en réalité, il s’agit d’une étape validant la vision de l’entreprise portée par la direction.
Des expériences isolées
Il est nécessaire que nous imposions notre vision depuis les réalités matérielles de notre camp social dès maintenant pour contester le pouvoir en place et sa vision de l’avenir.
Il existe, en France comme à l’international, des expériences de reprise en main de leur outil de production par les travailleurs et travailleuses. Elles sont le résultat de luttes acharnées qui interviennent dans un contexte de fermeture de la boîte productrice. Même en cas de victoire, elles sont isolées et bien souvent incapables de faire face au capitalisme à elles seules. Citons l’exemple de « La coop de masques, bretonne et solidaire » des Côtes-d’Armor, qui a coulé après que les pouvoirs publics aient préféré se tourner vers la Chine pour leurs commandes. Même les usines et services qui résistent le font à des échelles moindres et doivent souvent transformer leur lutte en les aseptisant pour en faire des arguments marketings.
En Argentine au début des années 2000, des luttes similaires ont secoué le pays à une très large échelle alors que le pays s’ouvrait au libre-échange international. Elles ont débouché sur le sauvetage d’environ 400 entreprises récupérées par les travailleurs et travailleuses (ETR). Ces ETR qui emploient aujourd’hui 14 000 personnes font face au régime de Milei. Ces expériences de démocratie du travail entretiennent certes des rapports complexes avec les marchés ou l’État mais elles permettent à chaque fois de poser une question centrale : quelle est l’utilité sociale et écologique de notre travail ?
Il faut être très organisées pour être capable de mener ces très longues et difficiles luttes de reprise en main des sites de production pour faire face aux licenciements. D’autant plus qu’aujourd’hui, l’écologie est devenue un nouveau prétexte pour fermer des sites. Dans ces cas là, il est souvent trop tard pour agir syndicalement. En effet, ces sites sont souvent en retard sur les normes environnementales, mais surtout, les salariées sont affectées par des maladies professionnelles dévastatrices.
Une alliance syndicale et écologique à la base
Face à ces problématiques les organisations syndicales de lutte s’organisent pour riposter à travers l’Alliance écologique et sociale (AES). Cette alliance entre syndicats et associations écologistes a permis de mener des luttes emblématiques ces dernières années. À la suite de son dernier Congrès, la CGT a quitté ce cadre. Dans la foulée, l’UGICT (union des cadres au sein de la CGT) a lancé un Radar travail-environnement avec l’association d’ingénieurs Pour un réveil écologique dont le but est d’intervenir à la demande des CSE pour mener des diagnostics sur les lieux de travail.
Ce genre d’alliances par le haut sont de bonnes choses, mais insuffisantes. Nous devons agir à la base dès maintenant. Les syndicats dont les équipes sont vieillissantes ont besoin de militantes et militants écologistes. Nous avons vu que les expériences de récupération d’entreprises ne peuvent exister sans capacité d’organisation et donc d’équipes syndicales combatives. Il faut nous syndiquer et nous impliquer sur le temps long. Il faut également échapper au piège du dialogue bullshit comme dans la démarche RSE discutée plus tôt : nous avons beaucoup plus à gagner en nous investissant à l’échelon interprofessionnel, en particulier dans les unions locales qui sont pour beaucoup aujourd’hui en danger de disparition. En effet, si nous voulons réaliser une alliance rouge/verte par la base, il ne suffit pas de dire aux collectifs écologistes de venir vers les syndicats. Il faut qu’il y ait des gens à cet échelon local pour travailler avec elles et eux.
Les contradictions du capitalisme face aux crises écologiques s’aggravent de jour en jour et nous devons adapter nos stratégies en conséquence. Pour transformer ces contradictions en opportunités de luttes, il va nous falloir des équipes syndicales formées et capables d’anticiper les problèmes avant l’employeur. Il nous faudra également des alliances solides, qu’il faut construire dès maintenant à la base, avec les collectifs écolos pour qu’ils puissent aussi prendre leur place dans la récupération d’entreprises. Celles-ci ne sont pas une fin en soi mais des exemples, une manière de croire à nouveau en notre force et en un monde libéré de l’exploitation des patrons.
Corentin (UCL Kreiz-Breizh)






