Éducation ouvrière : Le mouvement des Universités populaires et les anarchistes

Le tournant du XXe siècle est un grand moment de l’éducation ouvrière en France. Les Universités populaires, dont la première est créée en 1899, fondent un véritable mouvement à l’échelle de tout le pays. Les anarchistes y trouvent un nouvel espace de propagande et certains et certaines s’y engagent avec ferveur. Éphémère, cette aventure reste aujourd’hui riche d’enseignements militants.
Le 9 octobre 1899 est inaugurée à Paris La Coopération des idées, première des Universités populaires (UP). Elle promet d’être un lieu d’élévation morale et d’émancipation par le savoir. Concrètement, on y donnera des conférences, ou mieux des causeries ; mais le bâtiment comporte aussi une salle de spectacle, un espace d’exposition, une bibliothèque, une salle de jeux. C’est en somme un lieu de vie, un véritable « foyer d’action sociale » [1] visant à pourvoir largement aux besoins moraux de l’ouvrier.
Un grand mouvement
La Coopération des idées n’est qu’une pionnière, et d’autres suivent bientôt. Partout en France on fonde des UP, si bien qu’en 1901, 124 universités émaillent le territoire (230 furent en tout créées entre 1899 et 1914), pour un nombre estimé de 50000 adhérents et adhérentes : moitié moins seulement que la CGT de l’époque ! D’importantes figures politiques, littéraires, savantes, y participent. L’essor est donc fulgurant. Comment l’expliquer ?
C’est le résultat d’une époque. Des décennies de socialisme ont fait entrevoir à la classe ouvrière que son émancipation ne pouvait passer que par un nécessaire travail d’éducation. Mais si la Troisième République a fondé l’enseignement public, elle en a fait une promesse déçue : limitée au primaire, on la juge insuffisante voire asservissante, vu les dogmes gouvernementaux qu’on y inculque grossièrement aux enfants. On cherche alors à combler cette lacune par l’éducation du travailleur et de la travailleuse : bourses du travail, cours professionnels et groupes d’études. La bourgeoisie intellectuelle fonde aussi diverses œuvres « post-scolaires » : cours du soir, patronages et sociétés d’instruction ; mais ces initiatives, qui ont encore trop les traits de la charité, rencontrent de justes réticences.
On veut donc instruire ou s’instruire, mais le moyen fait encore défaut. Un événement va agir comme un détonateur : l’Affaire Dreyfus. Cette injuste condamnation d’un officier juif, qui mène à la mise en place d’un véritable complot d’État, est déballée par la presse devant la France entière. Avec cette démonstration de la faillite des élites au pouvoir, il apparaît qu’une urgente entreprise de rénovation sociale est à accomplir. Adoubée par un grand nombre d’intellectuelles, l’UP arrive au bon moment, elle est cette idée qui « répond aux besoins d’une époque et d’une société » [2].
Deherme et Montreuil
Un grand mouvement s’établit ainsi en France. Derrière lui, il y a un homme dédié tout entier à sa construction : Georges Deherme. Ancien anarchiste, c’est lui qui fonde La Coopération des idées. Plein d’ambitions, il l’imagine comme une ébauche de la société future, l’incubateur d’une « puissante élite prolétarienne » tournée vers l’action sociale et capable de réformer la société. Il voudrait aussi qu’on y abatte les barrières sociales, favorisant le rapprochement entre les classes [3].
Ces conceptions ne sont pas totalement étrangères au parcours du militant. Pionnier de l’individualisme anarchiste français, Deherme avait été, en effet, l’un des tout premiers à défendre dès 1886 la primauté de l’individu contre le collectif et surtout à théoriser son rejet de tout ce qu’il considère comme des « rêvasseries communistes et révolutionnaires ». On comprend mieux son abandon de la lutte des classes et l’accent qu’il met à l’UP sur l’effort individuel, jugé « supérieur à tout » [4].
Pour autant, c’est auprès d’un groupe d’enseignement mutuel fondé par un communiste anarchiste que Deherme avait commencé par mettre à l’épreuve ses idées sur l’éducation. Émile Méreaux [5], militant qu’il connaît depuis 15 ans, avait lancé à Montreuil en novembre 1895 des Soirées d’étude après le travail : quelques compagnons achetaient des livres en commun, et se réunissaient chez un marchand de vins pour expliquer ce qu’ils et elles en avaient compris. En février 1898, Deherme leur amena des conférenciers intellectuels et l’affaire fonctionna : le concept des UP était né. Le groupe montreuillois deviendra les Soirées ouvrières, UP d’origine libertaire à dominante ouvrière et l’une des plus durables du mouvement.
L’engagement des anarchistes
Dès 1899, les principaux journaux anarchistes laissent une place dans leurs colonnes pour annoncer les conférences des UP. De nombreux militants et militantes s’y impliquent. Sur une collection d’environ 33000 conférences répertoriées [6], au moins 2300 sont données par des libertaires militants, militantes ou sympathisants, sympathisantes. Des noms connus de l’anarchisme développent aux UP une grande activité : Paraf-Javal, Emile Armand, Dubois-Desaulle et bien d’autres y donnent des centaines de conférences ; Madeleine Pelletier, Louise Réville, Véra Starkoff et Nelly Roussel y font une large propagande féministe ; Francis Delaisi participe à la fondation de l’UP de Rennes ; Louis Grandidier est secrétaire de la Maison du peuple de Saint-Denis ; Ernest Girault édite la « Petite bibliothèque des Universités populaires », série de brochures…
D’autres encore, peu connues, furent de très actifs conférenciers et conférencières et mériteraient d’être étudiées : Leprince, Albert Bloch, Albert Laisant, Aristide Pratelle, etc. Cette présence anarchiste au sein du mouvement n’est pas un secret et exerce une influence sur certains intellectuels : ainsi en est-il par exemple de l’écrivain Daniel Halévy, grand observateur du mouvement ouvrier, dans les écrits duquel UP et libertaires referont régulièrement surface.
Les anarchistes sont aussi à l’initiative de certaines UP : Calais, Grenoble, Roanne, Montreuil, Saint-Denis, Idée libre du XXe siècle ; ils apparaissent comme les conférenciers les plus récurrents dans d’autres : Asnières, Nanterre, Puteaux, Argenteuil, Voltaire du XIe, Aube sociale du XVIIe siècle. Mais ils et elles n’ont pas seulement alimenté le mouvement : ils l’ont étendu et l’ont remodelé à leur image. L’enseignement jugé trop formel mène les anarchistes Libertad et Paraf-Javal à fonder en octobre 1902 des « Causeries populaires », plus libres, où « le formalisme de l’enseignement serait remplacé par de la franche camaraderie » [7]. On a aussi fondé, dès 1896, des « Bibliothèques libertaires », dont le développement s’accélère à partir de 1899 ; leur objectif, plus politique, est « l’éducation libertaire prépar[ant] la révolution libertaire » [8]. Ces deux courants parallèles aux UP éclosent dans toute la France. Le mouvement va connaître une chute aussi rapide que son ascension.
Quel bilan militant ?
En 1904, on parle déjà d’une « crise des UP ». En fait, c’est un effet de mode qui retombe : l’Affaire Dreyfus est passée, les jeunes ambitions ont déserté. Les ouvriers et ouvrières ont rarement l’énergie de venir aux conférences après une journée de dur labeur. Aussi, le pari de l’entente entre ouvriers, ouvrières et bourgeois fonctionne rarement ; et lorsque ces derniers se retirent, c’est souvent un soutien financier qui s’en va aussi, causant la faillite de nombreuses UP. Pour autant, le mouvement n’est pas mort : il s’est écrémé.
Le point de vue de certaines militantes et militants permet de tirer quelques leçons. Il en est pour qui « l’influence des UP sur les anarchistes fut désastreuse » [9] : lieux de diffusion de l’individualisme bourgeois, elles ont détourné l’ouvrier et l’ouvrière de la lutte, risque « de neutraliser pour longtemps le mouvement révolutionnaire » [10]. Ce but de pacification sociale, explicite chez Deherme, était d’ailleurs clairement formulé dans le discours d’inauguration de La Coopération des idées par l’universitaire Gabriel Séailles :« Nous n’avons pas besoin d’une heure d’emportement, nous avons besoin de siècles d’énergie » [11].
Pourtant, s’il a fallu un Fernand Pelloutier pour faire des bourses du travail un véritable organe de lutte, un Pouget et un Griffuelhes pour doter la CGT d’un projet révolutionnaire, un effort sincère ne pourrait-il faire de l’UP un puissant outil aux mains du prolétariat ? Ne pourrait-elle pas être « l’analogue, dans le domaine intellectuel, de ce que, dans le domaine économique, est le syndicat » [12] ? Certains et certaines anarchistes le pensent, à la condition que la direction de l’UP revienne aux mains des ouvriers et ouvrières, établissant eux et elles-mêmes librement un programme d’études conforme à leurs intérêts, « s’en pren[ant] aux causes mêmes de l’oppression intellectuelle » [13].
Cette dynamique existait déjà dans certaines universités, et la « crise des UP » a pu l’accélérer dans d’autres. Pour autant, a-t-on pu, en ces endroits, favoriser l’émancipation ouvrière, ou n’a-t-on que contribué à forger une élite, séparée de la masse par une « culture » devenue un « privilège diaboliquement corrupteur » [14] ?
Dans la conclusion d’une belle nouvelle de Daniel Halévy, un vieux libertaire dresse le bilan d’une UP aujourd’hui dépérissante en laquelle il avait cru : « on faisait trop de littérature, au Foyer…[…] C’est de travail, c’est d’action qu’il nous fallait parler toujours... » [15].
Si on a pu aux UP propager l’idée anarchiste, peut-être y a-t-on en effet perdu en route un peu d’esprit de révolte, peut-être n’a-t-on pas assez essayé d’en faire un espace de préparation de la transformation sociale. Fallait-il pour autant passer à côté d’un mouvement où il semblait possible de faire pénétrer les idées de justice et de liberté au sein des masses ? Sur ces questions militantes toujours d’actualité, l’histoire des UP nous apporte un nouvel exemple à méditer.
Elie Oriol, musée de l’Histoire vivante, Montreuil







