Ecologie

Extractivisme : L’huile de palme dans les rouages du néocolonialisme




Les ressources naturelles présentes sur les anciens territoires colonisés du Sud global attirent les capitalistes occidentaux. Le cas la Société financière des caoutchoucs (Socfin), groupe agro-industriel belge et français qui produit de l’huile de palme, est particulièrement criant. Il met en lumière les mécanismes d’exploitation néocoloniale qui existent toujours aujourd’hui puisque ce sont les populations locales qui sont exploitées et chassées de leurs terres pour les intérêts de la bourgeoisie européenne.

Le Groupe Bolloré a vendu ses ports, ses terminaux routiers et ses lignes ferroviaires en Afrique en partie à l’armateur MSC pour un montant de 5,5 milliards d’euros en 2022 et pour une autre partie à l’entreprise CMA CGM pour un montant de 4,85 milliards d’euros en 2023, après un montage fiscal comme les grands groupes savent le faire. Mais sa présence prédatrice sur le continent africain reste toujours en place, notamment avec la Socfin qui produit de l’huile de palme. Ce groupe agro-industriel appartient à plus de 90 % à deux européens : Hubert Védri (54 %) et Vincent Bolloré (39 %) [1].

L’un est belge, l’autre français, l’un préfère rester discret quand l’autre fait beaucoup (trop ?) parler de lui. Cela pourrait faire penser à une bonne blague du temps des vieilles colonies et de la France-À-Fric. Et si c’était encore le cas ? Désastres social, fiscal et environnemental font partie de l’histoire de cette société et de cette huile aussi controversée que recherchée.

Verser l’huile sur le feu de l’exploitation

La Socfin possède à elle seule plus de 3 800 km² de terres agricoles dédiées principalement à la culture des palmiers à huile dont la production s’élève à 550 000 tonnes par an. En terme de surface, c’est plus étendu que le Luxembourg, le lieu de son siège social. Elle est présente dans 10 pays : 8 africains et 2 asiatiques. Son chiffre d’affaire s’élève à plus de 860 millions d’euros [2]. Cette agro-industrie concentre aussi bien l’agroalimentaire que l’agro-carburant qui est une nouvelle poule aux œufs d’or pour les producteurs d’huile de palme. La culture du palmier à huile serait beaucoup plus productive que les autres plantations (colza, tournesol et soja) en plus d’être l’huile la moins chère du marché. Malgré cela, elle concentre de nombreuses critiques. Tout d’abord la déforestation qui peut se résumer principalement par trois grandes causes [3] :

• Les plantations de soja en Amazonie qui servent en majorité à nourrir les animaux d’élevage [4] ;

• Les palmeraies pour produire de l’huile de palme qui concernent en premier lieu l’Indonésie (premier producteur mondial avec 55 millions de tonnes) et la Malaisie. Ces deux pays représentent plus de 85 % de la production mondiale [5] ;

• La viande de bœuf importée du Brésil pour inonder le marché européen à des prix défiant toutes formes de concurrence.

Avec plus de 50 millions de tonnes produites chaque année, l’huile de palme est l’huile végétale la plus consommée au monde.
Birdseye/Photo de la route

Ensuite vient l’accaparement et la spoliation des terres agricoles par les grands groupes de l’agro-industrie via la pression et la corruption des autorités locales pour produire de la monoculture à perte de vue. Avec pour conséquence le développement des parasites sur ces dernières et l’appauvrissement des sols. Pour répondre à cela, les agro-industriels déversent des pesticides et des engrais industriels sur les monocultures de palmiers ce qui entraîne l’intoxication de la flore, de la faune et des ressources environnementales des populations locales. Notamment en Indonésie, la perte de biodiversité avec la destruction des tourbières tropicales – qui sont des puits de carbone naturels – menace des espèces protégées comme l’orang-outan, le gibbon ou encore le tigre.

Enfin le travail forcé et le travail des enfants est monnaie courante dans ces palmeraies. Un rapport d’Amnesty International paru en 2016 met en exergue ce travail au sein de la plus grosse compagnie d’huile de palme au monde, Wilmart (plus de 40 milliards d’euros de CA). Cette compagnie emploie des enfants en dessous de l’âge de 10 ans dans des conditions déplorables, sans protection, ainsi que des ouvriers et ouvrières payées en dessous du salaire minimum. Une activité proche de l’esclavagisme [6].

La palme de l’impérialisme occidental

L’histoire de la Socfin se lie à l’histoire de la colonisation. La Belgique dans les années 1890 « développe » pour ne pas dire exploite les cultures d’hévéas et de palmiers à huile au Congo belge. À la « fin » de la colonisation, l’entreprise continue d’exister en devenant aujourd’hui l’un des principaux leaders européens pour l’huile de palme. L’exploitation de cette huile croît de manière exponentielle ces dernières années, au détriment des populations des pays où ces palmiers sont implantés et de l’impact sur l’environnement local. Cela a lieu dans les pays du Sud global qui, dans le passé, ont subi le colonialisme (Congo, Cameroun, Indonésie, Malaisie...). Quant au groupe Bolloré, il a ses contacts politiques et financiers principalement en Afrique de l’Ouest, ancien pré carré de la France. Il continue à y mener une politique impérialiste tout en s’enrichissant sur le dos des populations locales.

Achat d’huile de palme au Congo en 1902.
Albert Courboin

L’argent que détient Vincent Bolloré à travers ses entreprises lui permet d’investir massivement dans les médias français afin de faire banaliser les discours d’extrême droite. Seule une mobilisation massive et populaire, qui doit aussi changer les rapports dans les modes de productions et sur les circuits d’échanges, permettra d’inverser la tendance. Ces derniers doivent être plus courts et ne pas surexploiter ni piller les ressources des pays du Sud global, où les impérialismes occidentaux restent toujours très présents. L’autonomie productive doit être pensée et réfléchie pour faire converger luttes sociales et enjeux écologiques. Nous pouvons voir que l’agro-industrie touche autant l’environnement que le social. L’accumulation indéfinie et la croissance perpétuelle dans les mains de la bourgeoisie capitaliste, avec la bénédiction des États occidentaux, n’est plus possible.

La guerre en Ukraine a rabattu les cartes sur ces productions d’huiles alimentaires, puisqu’elle était l’un des plus gros producteurs mondiaux d’huile de tournesol. Cela a permis à la Socfin de passer de 29 millions d’euros en 2020 à 164 millions d’euros de bénéfices aujourd’hui. La guerre comme toujours continue d’enrichir certaines poches au détriment des populations qui la subissent.

Marcel (UCL Toulouse)

 
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