Félicien Faury : « Je m’intéresse aux électeurs et aux électrices ordinaires du RN »

Lors des Journées d’été de l’UCL en août, Félicien Faury est venu présenter son livre Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite. Ce fut l’occasion d’en savoir davantage sur le vote RN.
UCL : Pour commencer, Félicien Faury, qui es-tu et quel est le sujet de ton livre ?
Félicien Faury : Je me définis comme sociologue du politique. J’ai fait une thèse sur l’électorat du Rassemblement national (RN) dans le sud-est de la France et j’en ai tiré par la suite un livre. Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite consiste en une enquête de terrain qui a duré de 2016 à 2022 [1]. Je m’intéresse aux électeurs et aux électrices ordinaires du RN : des personnes non militantes, pas très politisées, qui ne sont ni des sympathisantes, ni des élues.
Quel est le profil type d’un électeur ou d’une électrice du RN ? Son âge, son activité, son lieu d’habitation ?
C’est toujours un peu difficile de déterminer un profil type de ce que serait l’électeur RN, mais je pense qu’on peut distinguer deux types d’électorats. D’une part, un électorat plus populaire, précaire ; d’autre part, un autre électorat de classe populaire qu’on appelle en sociologie « établis ». Il s’agit de personnes qui sont souvent propriétaires de leur logement : des petites classes moyennes, des commerçants, des indépendants. Sur mon terrain dans le sud-est, je me suis davantage intéressé à cette partie de l’électorat. J’avais l’impression qu’il était négligé pour se focaliser sur l’électorat RN ouvrier, qui est une réalité. Mais parfois, il me semble qu’on sur-focalise là-dessus et sur l’équation « vote RN = vote ouvrier », ce qui est faux. D’une part, parce qu’il y a beaucoup d’ouvriers qui votent à gauche, et d’autre part, il y a une très forte abstention au sein de l’électorat ouvrier.
Cette focalisation laisse de côté des couches intermédiaires de la population qui représentent un électorat très important pour le RN. C’est d’ailleurs un enjeu très important pour le RN lui-même qui essaie de dépasser le seul électorat strictement populaire pour attirer les petites classes moyennes. Je me suis donc intéressé à ce type d’électorat et à ce qu’il a de spécifique. Les personnes que j’ai interrogées ne se sentent pas en insécurité sur le marché du travail, ce qui est une différence avec l’électorat ouvrier. Leur insécurité à elles porte sur d’autres sujets socio-économiques, des enjeux très matériels tels que la question du logement, la question du pouvoir d’achat, et aussi tout un ensemble d’enjeux de reproduction sociale : le lieu où l’on vit, l’avenir de ses enfants, le rapport à l’école, la question des impôts, des aides sociales, des allocations familiales. Cela va créer des formes de concurrences entre pauvreté avec les minorités ethno-raciales, les immigrées. C’est ce type d’intérêts sociaux que j’aborde prioritairement avec, dans le sud-est et la région Paca notamment, un enjeu qui est le tourisme, qui crée de très fortes inégalités, notamment territoriales.
Quels sont les mécanismes sociaux et psychologiques qui amènent à voter RN ? À gauche, on entend des choses du type : « c’est une division des classes pour monter les prolétaires les uns contre les autres », « c’est un électorat qui se trompe de combat ». Ce discours est assez naïf ; est-ce que tu peux nous donner ta vision ?
Il y a deux éléments. Premièrement, les électeurs RN qui voteraient contre leur intérêt se tromperaient. Un enjeu sociologique de base est de prendre les gens au sérieux : il y a une sorte de présomption de sincérité. Au terme de l’enquête, je ne peux pas dire qu’ils se trompent, alors qu’ils passent leur temps à parler d’immigration, d’insécurité, et à lier ces questions avec les questions économiques, de pouvoir d’achat, de logement, de patrimoine. Ils savent ce qu’ils font lorsqu’ils votent pour le RN, en tout cas sur certains thèmes très bien identifiés, ce qu’on appelle en science politique les trois « I » : immigration, insécurité, Islam. Sur ces thématiques-là, il n’y a pas de malentendu. Il peut y avoir des malentendus sur des enjeux sociaux, sur la défense des classes populaires par le RN. Là je pense qu’on pourrait dire qu’il y a des formes de tromperies.
Deuxièmement, qu’est-ce qu’on appelle « intérêt sociaux » ? Il y a des intérêts de classe d’une part, mais il y a aussi des intérêts sociaux racialisés d’autre part, qui renvoient à un autre plan dans lequel se situent ces électeurs et ces électrices : le plan racial et la division entre groupes majoritaires et groupes minoritaires. Dans leur grande majorité, les électeurs du RN appartiennent à ce que Colette Guillaumin [2] appelait le groupe majoritaire, le groupe dominant racialement dans une configuration donnée. De ce point de vue, ils savent aussi ce qu’ils font : il y a une défense de cette position-là qu’il faut prendre au sérieux. Outre l’enjeu d’un racisme qui vient d’en haut par le capitalisme pour diviser les classes populaires, il y a aussi un enjeu à essayer de penser comment les classes populaires ou les classes moyennes participent aussi, au nom de la défense de certains intérêts locaux, à la division entre majoritaires et minoritaires.
Outre le racisme, il y a un autre thème commun dans ce qui unit l’extrême droite en général, c’est les questions de patriarcat, de famille, d’opposition à l’émancipation des femmes, aux droits des LGBTI. Est-ce que ce sont des choses qui sont ressorties lors des entretiens que tu as mené ?
Assez peu au sens où les questions de genre, de l’émancipation féministe, des droits des personnes LGBTI n’ont pas beaucoup émergé. Il y a une sorte d’indifférence. Je pense que là-dessus, la stratégie de Marine Le Pen montre que le RN est dans une sorte de statu quo, il ne lutte pas énormément sur ces thématiques, ne s’engage pas, ce qui est différent de pays comme l’Italie ou le Brésil par exemple, où l’extrême droite s’est emparée de ces thématiques.
Même si je convoque cette dimension, notamment pour comprendre une partie du vote féminin pour le RN, les intérêts sociaux qui émergent dans les discussions que j’ai pu avoir sont autour de la question de l’école et se jouent de deux façons. Souvent, ce sont des personnes qui ont des trajectoires scolaires courtes et par ailleurs compliquées, heurtées, le niveau de diplôme étant la variable la plus décisive pour expliquer le vote RN. Derrière ce faible niveau de diplôme, on retrouve ces trajectoires scolaires et un rapport à l’ordre scolaire qui est un peu défiant. Je vois aussi dans la manière dont les parents se retrouvent face à l’éducation de leurs enfants : comme beaucoup, ils veulent participer à une forme de reproduction sociale.
Souvent, ce sont des personnes qui ont commencé par mettre leurs enfants à l’école publique, qui ont senti la dégradation de celle-ci et qui, contrairement à d’autres groupes plus dotés en capital culturel, se sentent démunis par rapport à ça : ils ont moins les moyens sociaux de faire les devoirs à la maison, d’être bons dans les enjeux d’orientation scolaire, etc. Ils se sentent démunis d’où un sentiment d’injustice : beaucoup mettent leurs enfants dans le privé par exemple.
Tu as travaillé sur un terrain où le vote RN, et FN auparavant, est ancré depuis assez longtemps. Vu la progression de celui-ci ces dernières années, tu as dû voir des électeurs et des électrices arriver au vote RN. Politiquement, d’où vient ce nouvel électorat ? Est-ce qu’il votait avant ? Si oui, pour qui ?
Dans le sud-est, c’est beaucoup un électorat de droite qui se radicalise, qui se met à voter pour l’extrême droite. Ou bien des personnes qui sont habituellement abstentionnistes et qui, lorsqu’elles se mettent à voter, « votent Marine » comme on l’a beaucoup dit sur mon terrain. Il y a deux caractéristiques : premièrement, les abstentionnistes ne sont pas forcément des personnes de gauche. Lorsqu’il y a une hausse de la participation – comme ce fut le cas aux législatives –, dans certains territoires, cette hausse renvoie à un vote de gauche massif. À l’inverse, il y a tout un ensemble de zones où les personnes, lorsqu’elles sortent de l’abstention, votent pour le parti lepéniste.
Dans les grandes tendances, le fait que des personnes de gauche se mettraient d’un coup à voter pour le RN, c’est faux statistiquement, c’est très minoritaire. Ce qu’on remarque plutôt c’est un électorat de droite qui, progressivement, se met à voter pour l’extrême droite et de plus en plus, notamment avec les seconds tours Macron/Le Pen. Prenons le cas de cette primo votante qui donne sa voix au RN en 2022. Elle vient d’une famille de droite. Elle est dans la restauration : les clients avec qui elle parle, ses collègues, son nouveau conjoint, tout le monde autour d’elle vote RN. On vote un peu comme on est socialement, comme ses pairs. Elle a voté Valérie Pécresse au premier tour. Au second tour, Macron/Le Pen, elle hésite mais finalement elle se dit pourquoi pas et elle vote pour Marine Le Pen.
Il y a aussi d’autres profils d’électeurs qui ont pu voter à gauche il y a très longtemps. Des personnes souvent âgées qui disent : « j’ai été dégoûté de François Mitterrand et du coup je me suis mis à voter Le Pen ». Mais quand on regarde en détail, ce sont des personnes qui ont des trajectoires de droitisation très progressives, c’est à dire qui se sont mises à voter d’abord pour la droite puis de plus en plus pour l’extrême droite.
Est-ce que tu as pu avoir affaire à des profils qui ont dépassé le stade du simple vote pour le RN et qui sont engagés un peu plus loin ? Soit au RN, soit dans d’autres groupes d’extrême droite ?
Il y a beaucoup d’études en sociologie qui travaillent sur les militants ou les sympathisants, des personnes qui sont très politisées, très formées politiquement. Moi, ce que je voulais, c’est des personnes qui sont éloignées de ces enjeux-là et à qui ça ne viendrait pas du tout à l’idée d’aller militer, qui peuvent même être assez critiques vis-à-vis de certains groupes dits radicaux parce qu’il y a la question de la violence qui est souvent perçue négativement.
Avec pour revers une normalisation du RN parce que « eux, au moins, c’est pas des skins, c’est pas des nazis ». Ce sont des personnes qui ont très peu de bagage militant. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas politique comme geste, mais ce ne sont pas des personnes qui se sont engagées politiquement.
Pour ces électeurs et ces électrices, quel est justement le rapport à la gauche, aux mouvements sociaux et aux syndicats ? Est-ce que ça fait partie de leur univers ?
Oui, de mon point de vue, c’est peut-être une caractéristique de cet électorat de petite classe moyenne. Il y a une perception de la gauche, de ce qu’elle représente et de ceux qu’elle représente qui est très négatif. Il y a l’idée que c’est un camp politique qui est pro-immigration en général. On parle d’une gauche au sens très large. Même Emmanuel Macron, en 2022, peut être qualifié comme étant « de gauche », notamment sur les questions migratoires. La gauche est aussi perçue comme le camp des élites intellectuelles, médiatiques, culturelles. Là aussi, on retrouve l’importance du niveau de diplôme. Il y a une certaine défiance vis-à-vis de ce type d’élites.
On retrouve aussi beaucoup de syndicats ou d’associations qui sont considérées comme très politisées. Cela étant dit, il y a certaines thématiques de gauche qui peuvent les toucher. La question des inégalités par exemple, parce qu’il y a beaucoup de fatalisme autour de cette question. En Paca, il y a des ultras riches qui suscitent de l’envie parfois, mais aussi de l’amertume, du ressentiment. Ça c’est une question qui peut être vraiment investie par la gauche comme la question des services publics, de l’école. Lorsque les électrices mettent leurs enfants dans le privé, ce n’est pas de gaîté de cœur et ce n’est pas un affect anti-état qui est derrière. C’est l’idée qu’« on n’a pas pu faire autrement et c’est quand même malheureux ».
À l’UCL, on a un engagement antifasciste fort, on cherche à faire reculer, à enrayer cette dynamique de montée en puissance du RN. On appartient au monde du mouvement social direct, notamment syndical ou associatif. De ce point de vue-là, à ton avis qu’est-ce qu’on devrait faire et aussi peut-être qu’est-ce qu’on devrait ne surtout pas faire pour essayer de s’opposer à cette dynamique ?
Je ne me sens pas toujours le mieux placé pour donner des conseils en la matière. Ce n’est pas une posture, souvent je pense que les militants et militantes savent mieux ce qui peut être important. Il me semble quand même qu’il y quelque chose à dire sur la question du racisme. J’insiste beaucoup sur le fait que ce qui m’a frappé, à la fin de mon enquête, c’est à quel point il existe des milieux sociaux ou des territoires où il y a une forme de consensus sur ce qui fait problème et notamment tout un ensemble de préjugés négatifs sur ce qu’on appelle les assistés ou les immigrés. Ça fait partie des évidences qui sont partagées et qui sont très peu contestées.
Là, je pense qu’il y a quand même quelque chose à jouer : le problème des sanctions sociales vis-à-vis du racisme, c’est lorsque ça vient d’en haut, notamment des élites culturelles, ça peut rejouer des formes de mépris de classe, de l’impression qu’on fait la leçon, ça peut être inefficace et surtout rejouer des dominations de classe. Il me semble très important d’essayer d’avoir une sorte d’antiracisme du quotidien qui doit se jouer dans des relations relativement égalitaires. Ces relations peuvent se faire dans les groupes de pairs, familiaux mais aussi de voisinage, au sein d’associations ou de collectifs de travail par exemple. C’est tout un ensemble de lieux – le territoire, l’association, le syndicat –, où il peut y avoir des formes de contestation, au sein de relations relativement égalitaires pour contester ces idées.
La normalisation de l’extrême droite, ça passe par là, ce n’est pas seulement les médias. C’est aussi le fait que lorsque des insultes contre les Arabes sortent dans une conversation quotidienne, personne ne réagit. Il me semble que c’est un enjeu à investir et qui passe aussi par des sanctions sociales de personnes : par exemple, dans un syndicat, qui ne vote pas à l’extrême droite mais qui laisserait passer. Il y a tout un ensemble de réflexes à diffuser au sein de la gauche et ensuite de proches en proches pour pouvoir faire diffuser ce contre-sens commun.
Entretien mené par Nicolas (UCL Grenoble), captation Aimée (UCL Grenoble), transcription Hugo (UCL Bordeaux), mise en forme et relecture Céline (UCL Lyon) et N. Bartosek (UCL Alsace)
- Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil, mai 2024, 240 pages 21,50 euros.






