Football : Carton rouge contre le foot des milliardaires

À Guipavas, à côté de Brest, le projet écocide et antisocial de nouveau stade vient d’être temporairement mis en pause par le tribunal administratif de Rennes. Retour sur un projet contesté et sur la lutte menée par les riveraines, riverains et associations écologistes pour l’empêcher.
Denis et Gérard Le Saint, sont à la tête de la deuxième entreprise de distribution de fruits et légumes de France : Le Saint. Et comme de nombreux patrons, ils ont aussi fait le choix d’investir dans des clubs de sport, leur permettant ainsi de s’acheter de la popularité sur le territoire sur lequel ils sont le plus implantés. Ils sont ainsi propriétaires du Brest Bretagne handball (BBH) et du Stade brestois 29 (SB29).
L’enceinte accueillant le SB29 est le stade municipal Francis Le Blé, un fier stade de 103 ans et 15 220 places. Ce stade de centre-ville, négligé par la municipalité, est pourtant emblématique du football populaire brestois. Il est desservi par cinq lignes de bus et une de tramway, et accessible à pied pour les habitantes et habitants du quartier. Malgré ses avantages, les propriétaires du club et les maires de l’agglomération de Brest souhaitent la construction d’une nouvelle enceinte, sur la zone du Froutven, à Guipavas.
Le business du football
Ce nouveau stade, nommé Arkéa Park, sera situé en périphérie de Brest, en bout de ligne de tramway, et sans ligne majeure de bus proche. Moins accessible, il sera aussi plus difficile d’accès aux portefeuilles, puisque le nombre de places VIP sera doublé alors que le nombre de places total restera de 15000. Enfin, ce stade sera accompagné d’une zone entièrement dédiée à la consommation, le site du stade vantant tous les commerces présents sur la zone. Exit donc le football populaire, faites place au foot business ! De plus, le terrain du stade actuel, après sa démolition, pourrait être vendu à des promoteurs immobiliers pour des appartements de luxe, livrant le quartier populaire à une gentrification programmée.
Sur le plan environnemental non plus, le tableau n’est pas joli à voir. La zone du Froutven, déjà largement bétonnée par la zone commerciale, ne compte aujourd’hui plus beaucoup de coins de verdure et les 18 hectares sur lesquels le stade sera installé sont un refuge pour les espèces animales et végétales, dont beaucoup sont menacées et ont fait l’objet d’un arrêté du préfet du Finistère pour déroger à l’interdiction de les détruire.
L’activité d’un agriculteur installé sur une partie de la zone sera aussi empêchée. La destruction du Maner Coz (« vieux manoir » en breton), un ensemble de vieux bâtiments présents au cœur de la zone, a commencé. Les associations s’opposant à la construction ont aussi alerté sur les impacts potentiels de cette artificialisation sur le Costour, une vallée avoisinante comprenant plusieurs plans et cours d’eau. À l’heure de la raréfaction de l’eau et du dérèglement climatique, les craintes d’assèchement et de pollution représentent une épée de Damoclès pour cet écrin de nature.
La honte du financement public
Mais les raisons de la colère ne s’arrêtent pas là, car de l’argent public sera injecté pour la construction d’un stade privé. Les tenants de la construction parlent de 30 millions de deniers publics. Ce montant n’inclut pas les différents coûts indirects prévisibles pour la collectivité, comme les 15 millions d’euros d’aménagements extérieurs, 600000 euros pour l’acquisition de terrains pour les compensations environnementales, ou encore le coût de la destruction de Francis Le Blé. La France insoumise estime le montant réel de la participation publique à 71 millions d’euros [1], alors que la rénovation de Francis Le Blé est estimée entre 50 et 60 millions d’euros pour un stade qui resterait donc public.
Le montant total des travaux du nouveau stade est actuellement estimé à 106,5 millions d’euros. Cette estimation date de mars 2023 et n’a pas été réévaluée depuis. Cela laisse présager de lourds dépassements de coûts, qui seront très largement supportés par la collectivité, comme l’ont déjà annoncé les frères Le Saint. C’est à se demander pourquoi la mairie de Brest, PS depuis 24 ans, s’obstine à privilégier les intérêts de grands patrons locaux alors que cela coûtera si cher.
En réalité, un projet d’artificialisation de la zone du Froutven existait déjà dans les promesses de campagne du deuxième mandat de François Cuillandre, en 2008. Il s’agissait à l’époque d’un Zénith, qui fut abandonné au profit du Brest Arena, une salle de spectacle et de sport utilisée notamment par... le BBH racheté un peu plus tard par les frères Le Saint.
Contestations et première victoire
La contestation s’est structurée au fil du temps, avec le regroupement de riveraines et riverains, de militantes et militants individuels et d’associations. Extinction rebellion, notamment, a perturbé une présentation publique du projet, en faisant irruption sur la scène où se trouvait le maire de Brest, qui a finalement continué sa présentation avec dans son dos les militantes et militants portant des pancartes dénonçant le projet.
Dans la foulée, en janvier 2023, le collectif contre le nouveau stade s’est constitué. Le groupe a mené plusieurs actions, comme des plantations d’arbres, un tournoi de foot populaire avec enregistrement d’une émission de radio, des tractages et des réunions publiques. La première conséquence fut le retour de l’agriculteur, qui avait été viré du terrain, sur ces terres. La seconde fut la contre-attaque médiatique menée par le Télégramme, journal très lu à Brest, dans lequel paraissaient tous les éléments de langage des frères Le Saint.
En juillet dernier, une ZAD, la Maner CoZAD, fut installée pour tenter de contrer le chantier dont les premières coupes d’arbres étaient attendues pour septembre. Elle n’a tenu qu’un week-end, mais a eu l’avantage de forcer les groupes politiques locaux à se positionner et à relancer le débat. Finalement, le 22 octobre, la juge des référés du Tribunal administratif de Rennes a suspendu l’arrêté préfectoral autorisant la destruction d’espèces protégées, mettant un arrêt temporaire aux travaux de démolition commencés un peu plus tôt. Le tribunal a jugé qu’il n’y avait pas de raison impérative d’intérêt public majeur.
Quelle que soit la suite des événements, la lutte doit continuer pour empêcher un énième projet inutile de se faire. Il faut construire une mobilisation populaire large contre les intérêts privés des millionnaires locaux et pour le football populaire !
T. (UCL Finistère) et G. (sympathisant Finistère)





