Grèves de 95 : Que reste-t-il trente ans après ?

En 1995, alors que la CFDT achève son « recentrage » vers la collusion avec le patronat, des syndicalistes construisent la grève par en bas dans des assemblées générales. Nos camarades UCL de l’époque, alors membres de l’organisation Alternative libertaire, intervenaient syndicalement dans la « gauche CFDT » ou avaient déjà été exclues de la CFDT et animaient l’expérience Sud PTT. Une expérience qui a de quoi éclairer certains débats qui reviennent au sein de la gauche et l’extrême gauche.
Comment la grève de 1995 a commencé dans vos boîtes ?
Christian (ex-cheminot CFDT au guichet à la Gare de Lyon) : À la SNCF, il y avait une ambiance, due à des mouvements catégoriels récents. Il y a donc eu un appel de l’ensemble des fédérations cheminotes à une grève « à partir du 24 novembre », on a donc lancé le mouvement en Assemblées générales (AG). Le samedi 25, il faut en parler, il y a eu la manifestation pour les droits des femmes, plutôt axée sur l’IVG à l’époque, qui a été très importante et unitaire. Là, il y a eu un mouvement général de réappropriation des locaux, du coup il n’y avait vraiment plus de train.
Jean-Michel (ancien cheminot CFDT, conducteur à Sotteville-lès-Rouen) : On avait déjà eu plusieurs journées d’action. Le 24 on part en grève après une AG, un vendredi, suivi de deux journées d’angoisse parce qu’on ne savait pas si on resterait seule. On a donc fait un tract d’appel à la grève générale, diffusé à 50 000 exemplaires. Il fallait rencontrer des gens ; il y a eu la création d’une commission chargée de recenser les boites du secteur et si on pensait que l’accueil serait favorable. En fonction de ça on y envoyait des équipes de 2 à 40 personnes.
Pascal (ex-postier SUD au centre de tri de Rouen) : Au niveau de La Poste, c’était encore la grande époque du courrier, les centres de tris représentaient de grandes concentrations de salariées. Le lundi, on a donc une première délégation qui arrive pour parler de la grève lancée le vendredi. On descend alors dans la plus grande salle à une bonne centaine pour une AG. Discussions, hésitations, on décide de partir à minuit. Tout le monde part, même des gens qui n’étaient pas revendicatifs du tout. On se pose alors la même question que les cheminots et cheminotes de la diffusion. On profite des locaux syndicaux pour envoyer des fax à tous les centres de tri.
Et depuis, comment peut-on faire le parallèle avec la situation actuelle pour comprendre la faiblesse des mouvements plus récents ?
Jacques (ex-cheminot CFDT, administratif fret) : Les restructurations, à la SNCF comme à La Poste, ont été importantes, il n’y a plus tant de gros centres. À l’époque il faut le dire, il y a beaucoup plus de militants et militantes d’extrême gauche à la SNCF, avec des bulletins réguliers d’animation politique.
Jean Michel : Le facteur subjectif pèse aussi, il y a le sentiment d’avoir subi trop de défaites ou de victoires partielles. Je pense aussi qu’on avait un peu plus la notion de service public. On voit les mêmes erreurs qu’en 1995, des journées d’action trop peu efficaces et des batailles seulement défensives, mais avec une situation sociale et politique très différente.
Pascal : Depuis 1995, il y a eu une petite victoire sur le contrat première embauche (CPE), et arrivent les grèves de 2010 ; à partir de là, on peut vraiment parler de grèves par procuration. En 1995, on pouvait en parler dans le privé, mais dans le public les cheminots et cheminotes ont été suivies. Quand ce ne sont pas ces derniers et dernières qui font la grève ça peut être les raffineurs et raffineuses comme en 2010, mais dans l’ensemble la plupart des secteurs ne sortent plus des cadres des journées d’action.
Face à cela revient souvent la critique des appels aux grèves de 24h, décidées dans l’unité par en haut à la différence de 1995, est-ce que vous pensez que cette critique des directions syndicales résonne avec ce que vous avez vécu ?
Christian : On critiquait aussi les journées d’actions. Cela dit, la succession de ces grèves de 24h et des mouvements de certains secteurs professionnels contribuent à créer un certain climat social. De la pétition, au débrayage d’une heure, à la grève de 24h jusqu’à la grève reconductible, tout est possible et tout est bon. La question c’est l’objectif et les capacités du moment. Parfois on n’est pas en capacité d’appeler à une grève reconductible même locale. À l’époque, sur des conflits même locaux on arrivait dans des services à mener régulièrement des reconductibles. À d’autres moments, on faisait juste une heure tous les vendredi pour se réunir avant d’arriver à autre chose. Sur la question des modes d’action l’enjeu ce n’est pas d’avoir des dogmes mais de réfléchir en terme de rapport de force. C’est en tout cas un faux problème de se polariser sur cette question-là. D’ailleurs à l’époque, on était adhérents à la CFDT, qui soutient Juppé, et pourtant on a bien co-organisé la grève reconductible.
Quels outils et pratiques ont pu créer les grèves et comment les aborder 30 ans après ?
Pascal : Un des résultats des grèves de 1995 c’est bien sûr Solidaires. Le projet était à la base un syndicalisme revendicatif qui ne fasse pas le choix de rejoindre, et donc de choisir, une organisation préexistante. Il fallait donc poser les jalons d’une nouvelle forme de syndicalisme. Actuellement ce projet est à réinterroger, on sent de plus en plus une sorte de culture qui se replie sur elle-même.
Christian : Il faut en effet faire un bilan de Solidaires, pas en terme « positif/négatif », plutôt « où on en est ? Qu’est-ce qu’on fait ? » Ce qu’on a pu voir en 1995, c’était aussi le pont entre syndicalisme et mouvements sociaux. Je parlais du 25 novembre, mais ça a été aussi un moment où Agir contre le chômage ou le Droit au logement ont participé à animer la grève. Solidaires a su par la suite porter cette question non seulement du travail, mais aussi de l’intégration des mouvements sociaux. Toutes ces choses-là, comment on fait pour que ça fasse partie du syndicalisme qu’on pratique ? À défaut d’un engouement autour des débats sur l’unification du syndicalisme de lutte, c’est une des pistes à mon avis pour donner des perspectives aux équipes militantes. À l’image de ce qu’on connaît à l’international comme la Centrale syndicale et populaire au Brésil, qui a cette particularité-là d’avoir au sein de l’organisation des mouvements syndicaux qui côtoient d’autres mouvements populaires.
Propos recueillis par par Judi (commission Travail de l’UCL)





