Grèves de 95 : Quelles locomotives pour un mouvement de masse ?

Les grandes grèves de 95 fêtent leurs 30 ans. Pour cette occasion, Alternative libertaire prête la plume à Rémi, auteur d’une thèse sur ce mouvement social historique. Contexte économique morose et attaque frontale de la bourgeoisie ne sauraient suffire à déclencher et entretenir un tel mouvement. Alors quels enseignements en tirer pour entrer et faire entrer en lutte ?
En 1995, les rêves de progrès sans faille, incarnés par les voitures volantes, s’éloignent. Les capitalistes restent terre à terre, veulent gagner plus et ont l’État social dans le collimateur. Les gouvernants de gauche comme de droite ne promettent que des temps difficiles, une gestion par la rigueur du temps présent. La crise économique s’installe, marquée par le chômage touchant plus de 10 % de la population active.
Les politiques de modernisation entraînent stress et perte de sens pour celles et ceux en activité. La crise sociale s’illustre par des émeutes des banlieues où les jeunes sont stigmatisées et sans perspective d’avenir. De La Haine au groupe NTM, des premiers cris de révolte percent. Face à cela, le président Jacques Chirac, récemment élu en affirmant combattre « la fracture sociale », nomme comme premier ministre un énarque, au discours technocratique et rendu coupable de délit d’ingérence de biens sociaux, Alain Juppé. Son gouvernement propose notamment entre septembre et novembre : gel des salaires, privatisation des services publics, recul de l’âge à la retraite et étatisation de la Sécurité sociale.
Qu’est-ce qu’on attend
Dans ce contexte, l’émergence d’un immense mouvement social à l’automne 1995 n’est en rien spontanée. Déjà en début d’année, les différentes confédérations se mobilisaient pour les 50 ans de la Sécu lors de grands meetings, conférences et manifestations. Durant toute l’année, les syndicats des secteurs publics ont animé de nombreuses grèves locales ou nationales, souvent très suivies [1]. Les renseignements généraux et le patronat s’alarment en septembre d’un imminent troisième tour social. En octobre, après une journée de grève d’une ampleur inédite, majoritaire dans la plupart des administrations, un mouvement reconductible apparaît comme probable. Les intersyndicales sectorielles et locales se réunissent souvent à l’initiative de la CGT et les militantes de terrain mènent une campagne assidue en novembre derrière une pétition intersyndicale « la Sécu c’est la vie ».
Toutefois, le développement d’une grève reconductible dans le rail permis grâce à l’enchaînement du 24, 25 et 28 novembre [2] n’était pas prévisible. La décision de se mettre en grève, même derrière un appel syndical, n’est pas réellement anticipée. Les travailleuses et travailleurs, en dehors de quelques militantes, n’avaient pas cette idée en tête. C’est par la joie, l’envie et la détermination de quelques unes que le mouvement se décide lors des assemblées générales (AG) et réunions syndicales.
Cet entrain collectif se répand par ces délégations cheminotes qui vont à la rencontre des autres professions pour propager la grève, à commencer par les postiers et postières des centres de tri. La grève reste donc, malgré toute la préparation, une expérience sensible à l’image de ces étudiants et étudiantes d’une classe de l’université de sciences de Rouen qui décident le 9 octobre de sortir de cours refusant d’accepter des conditions d’étude dégradées : les premieres à entrer en mouvement à l’automne 1995.
Old Skool
Le mouvement s’amplifie et perdure grâce aux AG de salariées. Contrairement à des pratiques passées, elles ne sont plus uniquement pensées comme des meetings syndicaux. De nombreuses personnes qui travaillent dans les services publics ont fait l’expérience dans les années 1970 des coordinations étudiantes et lycéennes puis de celles cheminotes ou infirmières dans la décennie suivante. Le secrétaire du syndicat n’est plus le représentant des salariées en lutte. La parole est plurielle et des grévistes « de base » témoignent dans la presse sur les raisons qui les ont poussées à se mettre en action.
Les protestataires se retrouvent donc en AG pour organiser leurs actions. Celles-ci réunissent le plus souvent les travailleuses et travailleurs d’une même corporation sur leur lieu de travail. Au fur et à mesure du mouvement, les grévistes ont souhaité encourager la participation de chacune en préférant des « petites » AG de postes dans les entreprises publiques, de départements dans les universités ou de regroupement des écoles d’un même quartier ou d’une petite ville. Par exemple à la gare de Toulouse, chaque jour une dizaine d’assemblées différentes se tiennent. Les AG communes réunissant plusieurs centaines de personnes sont plus rares et vécues comme un moment d’émulation collective et non d’organisation.
Le mouvement est pluriel et des milliers d’AG qui ont eu lieu, il ne serait pas pertinent de généraliser. Les militants et militantes qui les animent en donnent parfois la couleur (autogestionnaire ou bien directive). Elles sont l’espace démocratique de décision de la grève ; elles peuvent être des lieux d’échanges très souvent sur le travail, plus rarement sur la société ; parfois, elles deviennent des espaces d’organisation pratique de la grève où les actions sont proposées et discutées. Certainement, la parole des délégués syndicaux n’est plus la seule à faire foi.
Nouvelle école
En dehors de Roanne et d’espaces plus ruraux, les AG n’ont pas donné lieu à des coordinations territoriales. Le mouvement de 1995 a réaffirmé le rôle des organisations syndicales et particulièrement de la CGT après une quinzaine d’années de critiques et de déperdition des effectifs. Ainsi, l’organisation des manifestations reste le propre des intersyndicales départementales.
La coordination des actions se fait le plus souvent au sein des bourses du travail, principalement par les équipes de la CGT. L’assemblée des salariées et l’organisation syndicale dialoguent, parfois dans la confrontation mais souvent dans le respect, pour construire ensemble la lutte. Ces structures, tout comme la grève et la manifestation, ne s’opposent pas mais se nourrissent mutuellement. La lutte de 1995 affirme donc en son sein la popularité d’un modèle syndical de contestation face à celui de la cogestion et du dialogue social promu par la direction de la CFDT.
Rémi Azemar (historien, auteur d’une thèse sur les grèves de 1995)
L’exceptionnelle lutte roannaise
La ville de Roanne connaît une mobilisation exceptionnelle en 1995 : des manifestations quotidiennes (35 entre novembre et mars), un mouvement qui perdure localement quatre mois après la fin de la conflictualité nationale, un dixième de la commune en manifestation, des victoires locales contre la délocalisation de l’industrie et la fermeture de services publics. Comment expliquer ce tour de force ?
Tout d’abord, Roanne se situe dans une région très mobilisée en 1995, la CGT y est fortement structurée. Cette dernière propose d’ancrer la lutte nationale au cœur des préoccupations locales transformant le rejet du plan Juppé en une défense de la ville. Les animatrices et animateurs locaux de la grève développent une forte autonomie par rapport aux journées d’actions décidées nationalement à travers un rendez-vous hebdomadaire interprofessionnel devant les Assedics pour combattre le fléau du chômage qui fait consensus et lien entre le privé et le public.
En proposant des réunions entre réseaux syndicaux, salariaux, politiques et associatifs, ils et elles se dotent également d’une structure interne forte et large. Le « Tous ensemble », principal slogan du mouvement, devient alors réel et la diversité des acteurs et actrices des mouvements sociaux profitent de la grève pour construire une unité d’action.





