Antipatriarcat

Hommage à Charlotte Puiseux : vivre et lutter




Charlotte Puiseux est décédée le 9 août 2026, à 39 ans. Chercheuse et militante handiféministe et anticapitaliste, elle laisse derrière elle une œuvre profondément politique. Avec elle disparaît une voix singulière, mais certainement pas les luttes qu’elle a contribué à visibiliser et amplifier.

Atteinte d’une myopathie rare, elle expérimentait depuis l’enfance le validisme de notre société qui veut redresser les corps jugés déviants et exclure ceux qui ne peuvent pas l’être. Tout au long de sa vie, elle a cherché à politiser ce vécu d’oppression, en mêlant théorisation et travail militant sur le terrain.

Son livre, De chair et de fer. Vivre et lutter dans une société validiste, paru en 2022, en est un bel exemple. S’appuyant à la fois sur ses travaux de recherche en philosophie et sur son parcours de vie, cet ouvrage, un des premiers en français, théorise et dénonce le système d’oppression validiste, et contribue ainsi grandement à rendre les disability studies  [1] accessibles aux milieux militants francophones.

Confrontée aux préjugés liés à sa situation de mère handie, elle s’implique dans l’association Handiparentalité, et s’exprime publiquement pour les droits procréatifs des femmes crip  [2] et queer. Confrontée au refus de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) de renouveler l’aide financière nécessaire à sa vie autonome, elle se mobilise. Elle réalise avec les Dévalideuses, collectif handiféministe dans lequel elle milite depuis plusieurs années, une enquête sur les violences des MDPH. Cette enquête, étayée et relayée par Mediapart au printemps 2025, documente de manière inédite les violences institutionnelles subies par les personnes handicapées en France  [3].

Fortement imprégnée d’intersectionnalité, sa réflexion s’insère dans le champ des études crip qui mettent en lumière les liens entre les oppressions subies par les personnes LGBTI et les personnes handies. Elle conceptualise notamment la notion de validité, norme de bonne santé, qui s’impose et infériorise celle et ceux qui n’y répondent pas, de la même manière que l’hétéronormativité impose le modèle hétérosexuel comme hégémonique.

Résolument anticapitaliste, elle dénonce les liens entre validisme et productivisme, qui exclue les personnes qui ne peuvent participer à l’enrichissement de la classe capitaliste. Un de ses derniers combats aura été de s’opposer au projet de loi « aide à mourir », fruit d’une société qui n’envisage pas une vie improductive comme désirable. En août 2025, elle publie avec Chiara Kahn Plutôt vivre. Comprendre le validisme et valoriser une culture crip, en réponse à l’exclamation « plutôt mourir que d’être handicapée » à laquelle elle est maintes fois confrontée.

Alors qu’elle voulait vivre, Charlotte Puiseux est morte le 9 août 2026, au cours d’une vague de chaleur sans précédent en France, qui a causé des milliers de victimes, parmi lesquelles une majorité de personnes âgées et handicapées  [4]. Si son décès n’est pas directement lié à la canicule, c’est tout de même l’occasion de rappeler à quel point le dérèglement climatique, causé par ce capitalisme mortifère qu’elle combattait, touche d’abord et avant tout les personnes les plus vulnérabilisées, les plus exploitées, les plus opprimées.

Julie (UCL Fougères)

[1Les disability studies, ou études du handicap, sont un champ de recherche apparu dans les années 1970 qui étudie les dimensions sociales, culturelles et politiques du handicap.

[2Crip vient du mot anglais «  cripple  » (estropié, boiteux), retournement du stigmate à l’image de la réappropriation du mot «  queer  » dans les milieux LGBTI. Les études crip s’imprègnent des disability studies et de la théorie queer dans une démarche intersectionnelle.

[3«  En finir avec les violences des MDPH  », Les Dévalideuses, 26 mai 2025.

[4«  Canicule : 7 300 “morts en excès” ont été recensées cet été en France pendant les périodes de fortes chaleurs successives  », Le Monde, 19 août 2026.

 
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