Politique

Industrie musicale : Fuck Spotify




Poids lourd du streaming musical, Spotify brille depuis des années par son mépris des artistes, ses tactiques capitalistes abjectes et les intérêts particuliers de son PDG milliardaire. Petit tour d’horizon des milles raisons de fuir comme la peste la plateforme de streaming musical la plus utilisée de France.

Lancé en 2009, Spotify, le leader du streaming, est aujourd’hui un mastodonte de l’industrie musicale. La notion d’industrie prend ici tout son sens avec 9000 salariées et plus de 15 milliards d’euros de chiffre d’affaire annuel. L’entreprise suédoise a grandement participé à l’essor du streaming, devenu en 15 ans le support dominant de l’écoute musicale : en France, c’est le mode d’écoute principal des trois quarts de la population [1].

Naissance d’un monstre

Dans ce marché, Spotify se taille historiquement la part du lion : 34% des utilisateurices en 2025 [2]. Et encore, ce chiffre dépassait auparavant les 40%, la baisse n’étant dut qu’à l’arrivée ces dernières années des géants Google – via Youtube Music – et Amazon dans le secteur du streaming musical. À la tête de l’entreprise, on trouve son cofondateur et actuel PDG Daniel Ek, rendu multimilliardaire par les profits générés : quelques 9,2 milliards de dollars de fortune personnelle en 2025.

Ce capital ne s’est évidement pas construit par magie : Spotify est notoirement connu comme étant la plateforme de streaming payant le plus mal les artistes. Actuellement, la rémunération moyenne semble se situer entre 0,003 et 0,005 dollar par écoute : des fractions de centimes. En conséquence, les revenus sont insignifiants pour toutes et tous les artistes n’atteignant pas plusieurs millions d’écoutes mensuelles. Une situation qui a régulièrement été dénoncée par des artistes. En tout cas, celles et ceux qui peuvent se le permettre. Car c’est la particularité de ce système : si la rémunération n’est pas précise, c’est parce qu’elle est négociée artiste par artiste, une véritable attaque néo-libérale face aux organisations de gestion collective (voir encadré).

Mais ce n’est pas la seule façon qu’a trouvée Spotify de s’attaquer aux revenus des artistes. On ne détaillera que la tactique ayant fait le plus parler récemment : le recours à de faux artistes, dont la musique est composée anonymement par des ghost writers. ­L’objectif ? Remplir les playlists de ­titres n’ayant pas d’ayant-droits. Ainsi, si vous écoutez tranquillement une playlist « Lo-Fi beats » pendant quelques heures, il se pourrait que Spotify y ait glissé des dizaines de morceaux « fantômes », composés à sa demande, et représentant autant de pourcentage du temps d’écoute dont l’entreprise conservera la part de royalties au lieu de les reverser à des artistes.

Si la rumeur de cette pratique court depuis des années, elle a été réactivée récemment par la découverte sur la plateforme de plusieurs artistes fictifs dont les morceaux ont visiblement été créés à l’aide d’IA génératives. Une façon d’abaisser encore davantage les coûts, ces outils pouvant littéralement générer des albums entiers en quelques minutes [3], et amenant dans la musique le rêve de tous les patrons : produire sans travailleurs et travailleuses.

Quand il n’est pas occupé à maximiser les profits de Spotify ou à financer des drones militaires, Daniel Ek investit également dans la santé privée avec Neko Health. Adorable.
Magnus Höij

Quelle surprise, encore un patron d’extrême droite

Au mépris des artistes s’ajoutent les choix éditoriaux et financiers de son PDG. En effet, en 2020 Spotify a négocié un contrat d’exclusivité avec Joe Rogan pour son podcast The Joe Rogan Experience. S’il est moins connu en ­France, ce dernier est une figure de proue de l’alt right américaine. Libertarien, soutien de Trump en 2024, on trouve dans ses invités de nombreuses figures du complotisme ou de l’extrême droite, avec de nombreuses célébrités : Donald Trump et Elon Musk ont chacun eu leur épisode.

Loin ­d’être marginal, le podcast est suivi par des dizaines de millions d’abonnées, qu’il abreuve d’une dizaine d’heures de discussions chaque semaine. Une audience faramineuse pour laquelle Spotify était cette fois-ci prêt à mettre le prix : 200 millions de dollars pour trois ans en 2020. En 2024 un nouvel accord, non exclusif cette fois-ci, a été signé avec Joe Rogan pour la somme de 250 millions de dollars.

Mais ce n’est pas tout : en juin, le Financial Times révélait que Daniel Ek, par l’intermédiaire de sa compagnie d’investissement Prima Materia, a financé à hauteur de 600 millions de dollars l’entreprise allemande Helsing. Spécialisée dans les technologies militaires, elle se dédie particulièrement au développement d’IA à des fins de surveillance et d’espionnage, mais aussi de drone miliaires autonomes. Tout un programme, dystopique à souhait.

Liz Perry, Mood Machine, Atria/One Signal Publishers, janvier 2025, 288 pages, uniquement disponible en anglais.

Partir un jour, sans retour

Face à ces constats, quelques artistes ont commencé à annoncer leur départ de la plateforme : on peut entre autre citer les groupes Xiu Xiu, Deerhoof ou King Gizzard and the Lizzard Wizard. Mais ces départs restent anecdotiques et cantonnés à deux catégories d’artistes : celles et ceux qui évoluent dans des sphères suffisamment alternatives pour être relativement indépendantes de Spotify, et celles et ceux dont la notoriété est suffisante pour se passer de la plateforme.

Pour les autres, le pari est extrêmement risqué : Spotify ne représente pas qu’une part de revenus. De part sa place prédominante, la plateforme sert aujourd’hui de métrique principale dans l’industrie musicale pour mesurer la notoriété. Avant de programmer un artiste, le nombre « d’auditeurs mensuels » sur Spotify est un des chiffres que les salles de concert et les festivals ont le plus à l’œil. Un zéro de plus ou de moins peut faire la différence entre le bas et le haut de l’affiche, et se priver de cette métrique est un pari très risqué pour un nombre considérable d’artistes.

Reste le boycott des utilisateurices : les alternatives à Spotify n’ont jamais été aussi nombreuses, et s’il y a quelques années leurs catalogues étaient inégaux, aujourd’hui elles se valent largement, et proposent même généralement des services équivalent voire supérieurs à leur concurrent suédois. On recommandera évidement d’éviter les géants Amazon et Google. Et gardons en tête que pour soutenir les artistes et éviter les « Big Tech », l’achat direct des musiques, en physique comme en numérique, reste la meilleure option.

N. Bartosek (UCL Alsace)


Encadré : Qui négocie la rémunération des artistes ?

La SACEM réunit l’immense majorité des artistes musicaux françaises, et négocie pour elles et eux, à titre collectif, la rémunération de l’utilisation de leurs répertoires. C’est ce que l’on appelle un Organisme de gestion collective (OGC). D’autres organisations similaires existent à l’étranger, comme la GEMA en Allemagne ou BMI et l’ASCAP aux États-Unis. Lorsqu’une musique passe à la télévision ou à la radio, celles-ci ne rémunèrent pas directement l’artiste, mais les OGC, avec qui les chaînes et les stations négocient une redevance annuelle, ensuite répartie entre les artistes au prorata de leurs audiences.

Si ce système est loin d’être parfait – on reviendra peut-être plus en détail sur les affres de la SACEM dans un autre article – il a l’avantage de permettre un rapport de force favorable aux artistes : en négociant collectivement face aux groupes audiovisuels, ils et elles pèsent bien plus lourd pour négocier les prix.

C’est le tour de passe-passe de Spotify : si la rémunération directe des artistes était à l’origine un argument face à la baisse des ventes des supports physiques, elle est vite devenue un argument face aux OGC, pour négocier des redevances à la baisse. Ce système lui permet de privilégier une négociation individuelle avec chaque artiste, largement à son avantage. Car si des géantes internationales comme Taylor Swift ou Adele ont pu jouer le bras de fer pour arracher de meilleurs revenus, pour l’immense majorité des artistes l’exercice est inenvisageable. Ce nouveau modèle participe à développer chez les artistes émergentes une méfiance envers les organisations collectives, et un espoir dans un modèle d’artiste « self-made » illusoire.

[1«  Baromètre des usages de la musique en France  », CNM, octobre 2023.

[2«  Tendances audio-vidéo 2025  », Arcom.

[3Sur tous ces sujets, voir le travail de la journaliste Liz Pelly : «  The Ghosts in the Machine  », Harpers, janvier 2025 (en anglais)  ; «  Spotify considère la musique davantage comme un outil que comme une forme d’art  », Les Jours, février 2025 (en français)   ; le livre Mood Machine.

 
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