Syndicalisme

Isère : Gardons les troupeaux, pas les patrons




Cette année, les chambres d’agricultures célèbrent leurs cent ans. Fin janvier s’y déroulaient les élections des représentants du patronat et des salariées. Ces dernières années ont été marquées par des mobilisations du patronat agricole. Mais tout un pan du salariat s’y fait exploiter. C’est dans ce contexte que les gardiennes et gardiens de troupeaux d’Isère se sont unies pour mener plusieurs actions.

Une estive [1] se passe très souvent en montagne le long de chemins escarpés voire sans chemin du tout. Qu’il pleuve ou qu’il vente, les moutons, brebis et vaches ont besoin d’être accompagnés. Il faut donc être bien préparée, mais surtout bien équipée. Les gardiennes et gardiens de troupeaux estiment renouveler leur matériel à hauteur de mille euros par estive. Aujourd’hui, le matériel spécifique adapté à la pluie, au vent et aux terrains de montagne (comme les chaussures) n’est pas pris en charge par les employeurs. Pourtant, dans plusieurs départements de la région comme en Haute-Savoie, les négociations entre le patronat et les salariées se sont soldées par des compensations financières mensuelles. Mais pas en Isère.

Alors que des négociations pour remédier à cette situation se déroulent en faveur des salariées, avec un accord trouvé sur la somme de 250 euros par mois, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles de l’Isère (FDSEA 38) sort l’excuse de la négociation régionale de son chapeau. D’après eux, il serait plus facile de négocier au niveau régional, pour permettre d’aligner les revendications de chaque département sur les conditions les plus satisfaisantes pour les salariées. Un argument qui laissera songeur le reste du prolétariat que le patronat bassine à longueur d’année avec des négociations « boîte par boîte », car « au plus proche du terrain ».

Comme le dit l’adage, « ne jamais croire les patrons ». Le Syndicat des gardiens et gardiennes de troupeaux (SGT) de l’Isère [2] (affilié à la CGT) refuse de reporter les discussions et souhaite une ratification de ces accords départementaux. Le patronat se défile et annule toute négociation, y compris départementale. Il joue l’usure des syndiquées en repoussant sans cesse les commissions mixtes paritaires. Face à cette mauvaise foi, les salariées ont engagé le rapport de force avec des actions durant des séminaires, festivals et autres événements mettant en valeur le pastoralisme [3]. Il s’agit de montrer qu’ils et elles sont présentes, organisées et déterminées à se faire entendre.

Le patron est un loup pour l’homme

Garder les troupeaux, c’est faire en sorte que les animaux ne s’échappent pas, ne se fassent pas prédater et mangent correctement. À la connaissance du terrain s’ajoute celle nécessaire pour s’assurer du bien-être des animaux. Le métier est dicté par les conditions météorologiques et par les animaux à encadrer. Lors des pâturages, la semaine de cinq jours est compliquée à tenir et les heures de travail largement dépassées.

Prenons par exemple une brebis : elle a besoin de brouter huit heures par jour. De quoi mettre en lumière le temps de travail quotidien et donc hebdomadaire nécessaire. De plus, il n’est pas rare que le troupeau ne mange pas de façon continue et fasse une pause car la chaleur est trop forte, ce qui allonge inexorablement les heures de travail. Certes, les brebis font la sieste, mais pas les personnes en charge de leur garde. Et tout ce travail pour quoi ? Pour que les propriétaires puissent exploiter leur laine, leur lait et leur viande. C’est toute la contradiction pour l’exploitant : avoir des animaux les mieux traités possible, tout en maximisant l’exploitation des humains salariées.

Hugo (UCL Grenoble)

Afin de mettre en lumière tous ces dysfonctionnements, le SGT a partagé quelques situations qu’il a pu recenser sur l’année 2024. Du travail non déclaré aux heures non payées, en passant par les ruptures de contrat abusives car les employées ont daigné revendiquer. Ajoutons à cela les conditions de vie précaires avec les logements insalubres... quand ils existent. Le mauvais entretien de ces cabanes appartenant soit aux propriétaires des troupeaux soit aux départements entraîne inévitablement des maladies pulmonaires à cause de l’humidité. Sans parler du monoxyde de carbone car les poêles n’y sont pas correctement entretenus et qu’il n’y a pas de capteur. On peut citer aussi le manque d’eau ou, quand il y en a, sa non potabilité. Les syndiquées alertent aussi particulièrement sur des violences sexistes et sexuelles et des agressions racistes qu’ils et elles ont subi. Le constat est dur, mais il est bien conforme à la réalité de notre société capitaliste, patriarcale et raciste.

No border syndical

Si aujourd’hui le patronat agricole grogne, force est de constater qu’on parle peu des salariées du monde agricole. Il est en effet dur de faire classe quand les unités de travail sont éparpillées. La moitié exerce seules sur leur ferme, un tiers sont avec moins de quatre collègues et seulement 5 % sont en équipe de dix ou plus. L’éclatement géographique est important : on comprend que leur voix ne porte pas.

Autre caillou dans la chaussure, le modèle syndical dominant dans les confédérations – « le syndicat d’entreprise » – est inadapté à la réalité de l’organisation du travail de ce secteur d’activité. Ainsi trop peu d’initiatives naissent et réussissent à se faire entendre. L’exemple du SGT montre qu’il est possible d’y remédier. Même séparées par des dizaines de kilomètres, les intérêts des bergères, vachères, chevrières sont convergeants. En s’organisant dans des structures syndicales adaptées à la réalité du terrain, on peut gagner du rapport de force.

Alors camarade du monde agricole, rapproche-toi d’un syndicat et parles-en à tes collègues des fermes alentours. Car il faut que tu connaisses tes droits, que tu saches comment les faire appliquer et que tu aides les autres à le faire. Que ce soit par la formation, les séminaires ou les actions de blocage, c’est bien en se retrouvant entre personnes qui vivent les mêmes réalités qu’on prend conscience qu’il n’y a pas de fatalité. Ce métier, qu’il soit ta passion ou ton gagne-pain, ne doit pas te bouffer la vie et doit être exercé selon tes exigences. Car c’est toi qui travailles, c’est toi qui sais, donc c’est à toi de décider !

Hugo (UCL Grenoble)

[1Le terme «  estive  » signifie à la fois le pâturage en montagne, et la période durant laquelle les gardiennes de troupeaux amènent les animaux au pâturage.

[3Le pastoralisme consiste à valoriser le pâturage comme mode d’élevage plus respectueux des animaux et de l’environnement.

 
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