Journée internationale pour le droit à l’avortement : Du droit à l’IVG à la justice reproductive

28 septembre, journée internationale pour le droit d’avorter dans des conditions légales et sûres. Cette journée n’est pas une journée de l’ONU mais une journée de féministes, née dans les pays d’Amérique latine. C’est une journée d’actions partout dans le monde. Les réunions internationales (dialogues mondiaux) qui vont construire le 28 septembre de cette année n’ont pas encore eu lieu.
Il n’y a rien à ajouter aux constats et analyses de l’article de l’an dernier dans ces mêmes pages [1]. Mais c’est l’occasion de parler de la situation des pays d’Afrique.
En 2003, le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (dit protocole de Maputo) a été adopté par l’Union africaine, qui réunit l’ensemble des pays du continent. Il pose un cadre juridique pour l’ensemble des domaines qui concernent les femmes avec un article sur Santé et droits reproductifs.
Quasiment tous les pays l’ont ratifié, parfois avec des limites, mais de nombreux pays n’appliquent pas du tout, ou avec réticences et nombreux obstacles, la partie sur l’avortement, qui dit : « Les États prennent toutes les mesures appropriées pour [...] protéger les droits reproductifs des femmes, particulièrement en autorisant l’avortement médicalisé, en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale et physique de la mère ou la vie de la mère ou du fœtus. »
Un droit à géométrie variable
À l’échelle mondiale, environ 55% des avortements sont sécurisés. En Afrique, seuls 24% le sont. Et le taux de décès liés à l’avortement est le plus élevé de toutes les régions : 185 pour 100000 avortements [2]. Il faut rappeler sans cesse que l’interdiction de l’avortement a pour seule conséquence des décès de femmes [3] parfaitement évitables.
Quand l’avortement est autorisé, ce droit est la plupart du temps assorti de conditions, variables selon les pays : menace sur la santé physique ou mentale de la femme, critères socio-économiques, viols…
La Tunisie (depuis 1973, mais avec une application variable), l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Cap-Vert et le Bénin autorisent un accès sans restriction.
Au Maroc, l’avortement n’est autorisé qu’en cas de danger pour la santé de la mère, qui encourt sinon six mois à deux ans de prison. Le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) procure des pilules abortives gratuitement, obtenues à l’étranger. Il est animé par Ibtissame Betty Lachgar, psychologue clinicienne, qui a été placée en garde à vue le 11 août pour avoir porté un tee-shirt portant l’inscription Allah is lesbian (« Allah est lesbienne »). Le débat a été relancé en septembre 2023 quand Meryem, 14 ans, est morte des suites de l’avortement clandestin d’une grossesse due à un viol.
À Madagascar, l’avortement est totalement interdit. Une organisation féministe lutte pour son autorisation. Elle s’appelle Nifin’Akanga, du nom d’une plante abortive de la pharmacopée traditionnelle.
Un colonialisme culturel et religieux
L’Afrique n’est pas isolée des réactionnaires du nord. Au mois de mai s’est tenue à Nairobi, capitale du Kenya, la deuxième Conférence panafricaine sur les valeurs familiales. Si elle est organisée par le Forum des professionnels chrétiens d’Afrique, elle est animée en majorité par des chrétiens et chrétiennes fondamentalistes d’Europe et des États-Unis, qui en assurent le financement. Et sans surprise, les valeurs familiales défendues sont l’opposition à l’avortement et à l’éducation sexuelle. Une forme de colonialisme culturel et religieux aussi répugnante que le colonialisme économique.
Avant le deuxième mandat de Trump, les États-Unis fournissaient près de la moitié des aides internationales au financement des soins reproductifs, la moitié étant destinée à des pays africains. Ces accords de subventions désormais révoqués, de très nombreuses femmes sont privées de contraception et d’information, et on peut penser que des nombreux avortements supplémentaires dangereux seront causés par cet arrêt des aides.
Un symptôme de cet acharnement contre les femmes est la volonté (combattue avec énergie) de détruire 10 millions de dollars de produits contraceptifs stockés en Europe et destinés aux pays aidés dont des pays africains. Début août, l’affaire est en cours. L’arrêt brutal de tous les financements d’aide (USAID) a mis de nombreuses organisations et pays en difficulté, pas seulement dans le domaine des droits reproductifs. Les conséquences du colonialisme économique et politique (et extractiviste) rendent ces aides nécessaires.
Élargir les luttes
En 1994 est né ce qui deviendra le mouvement pour la justice reproductive [4] quand des femmes noires des États-Unis ont pris une position critique du mouvement « pro-choix » dans ses formes. Ce dernier en effet ne traite que du droit à l’avortement et de choix individuel, sans prise en compte des conditions sociales et matérielles et de leur influence sur les possibilités de choix. De plus, pour certaines, c’est la possibilité d’avoir un enfant, de l’élever dans des conditions décentes, sans intervention des services sociaux et sans meurtre policier qui est la revendication principale.
L’intersectionnalité est une des bases de ce mouvement. Dès 1994, les revendications principales portaient sur le droit d’avoir ou non des enfants, le droit d’avorter, et de droit d’élever ses enfants dans les meilleures conditions possibles. Tout un tas d’oppressions rentrent dans ce cadre, qui permet ainsi d’unifier des luttes éparses, entre autres : la coercition à la reproduction, les stérilisations forcées ou fortement incitées, les violences obstétricales et gynécologiques, l’absence d’éducation à la santé sexuelle et reproductive, les violences sexistes et sexuelles. Les militantes du mouvement pour la justice reproductive s’intéressent aussi au rapport aux institutions étatiques : violences policières, logements sociaux.
Ce mouvement de femmes noires rencontre des tensions autour de la prise en charge des violences au sein de la communauté noire, ou de la reproduction de cette communauté. La prise en compte de ce cadre par l’ensemble des féministes suppose comme pour l’intersectionnalité en général de réfléchir à ses orientations pour se rapprocher des organisations de personnes racisées, handicapées, LGBTI, réfugiées.
Un cadre riche de promesses de collaborations et de luttes fructueuses. Notamment pour le droit à l’avortement.
Christine (UCL Sarthe)





