Histoire

Kamerun : « L’autre Algérie » et la naissance de la Françafrique




Au Cameroun, Paul Biya vient de rempiler pour un huitième septennat. Âgé de 92 ans, c’est le plus vieux président en exercice. Il est au pouvoir depuis 1982 soit 43 ans de règne. Seul un autre le dépasse en terme de règne actuel, son voisin de Guinée équatoriale le « président » Teodoro Obiang Nguema qui est au pouvoir depuis 1979. Le Cameroun, surnommé « l’Afrique en miniature » par la diversité de ses climats, de ses paysages, de ses langues et ethnies, est aussi le point de départ d’une longue histoire coloniale avec la métropole française et d’une guerre trop souvent méconnue, effacée par celle de l’Algérie pour le plus grand bonheur de la France.

À la fin de la Première Guerre mondiale, un partage des territoires africains est effectué de nouveau après la conférence de Berlin en 1885  [1]. Le Kamerun  [2] qui appartenait à l’Allemagne est coupé en deux. Une petite partie du Nord-Ouest revient à l’Angleterre quand tout le reste du territoire devient français. Aujourd’hui, cela a encore un impact avec les tensions en Ambazonie  [3].

En marche vers la colonisation française

Les colons français reprennent juste la suite des affaires des colons allemands. Déjà à l’époque, le Chancelier allemand Bismark disait « le marchand d’abord, le soldat ensuite ». La colonisation française se dit « plus humaniste » que les Allemands, mais au final, rien ne change pour les populations au Cameroun qui sont forcées de travailler sur les grands projets, notamment les infrastructures portuaires et chemins de fer, tel que celui de Douala-Yaoundé qui fera des milliers de morts et mortes dues aux maladies, aux mauvais traitements et au manque de nourriture. Mais ce qui intéresse principalement la métropole, c’est l’agriculture. Particulièrement les plantations d’hévéas pour le caoutchouc, le cacao et l’huile de palme, ensuite les bananes et l’exploitation du bois. Les indigènes travaillent dans un état proche de l’esclavage ; sans nourriture suffisante, ne comptant pas leurs heures et payées une misère, lorsqu’ils et elles sont payées. Ces travaux et ces projets permettront aussi aux Français de diviser les ethnies pour mieux régner. Certaines d’entre elles seront spécifiquement soumises à certains travaux quand d’autres le seront ailleurs. Certaines tribus et chefferies seront plus riches que d’autres ce qui permettra un contrôle indirect de la France qui restera cachée derrière ces différences qu’elle provoquera, pointera du doigt et jouera de la brutalité et de la violence inter-ethnique. L’exemple le plus parlant est le génocide au Rwanda en 1994. L’Église au Cameroun ne sera pas en reste pour profiter de cette main d’œuvre « bon marché » puisqu’elle construira des églises avec cette dernière quand les blancs chrétiens écoperont d’une prière.

Photographie de blessées à l’issue d’une opération de « maintien de l’ordre » sur le marché de Baham, 22 novembre 1956
DR

Cependant, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un repartage du monde se fait entre les deux grands vainqueurs. Les États-Unis et la Russie ne voient pas d’un très bon œil les anciennes colonies tant anglaises que françaises. Ils font pression pour que les pays colonisés ne le soient plus et essayent d’avoir la mainmise sur eux. Pour certains, ils auront un statut particulier. Ce qui sera le cas du Cameroun et du Togo vis-à-vis de l’ONU qui seront placés sous « tutelle » française.

De plus, après un envoi au front sur la base du « volontariat » de milliers de Camerounais, se pose la question de la décolonisation et de l’indépendance du Cameroun. Les massacres de Thiaroye au Sénégal en décembre 1944  [4] et Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie en mai 1945  [5] remettent en question la colonisation française. Au Kamerun, c’est à Douala que des manifestations débordent en septembre 1945  [6]. Des cheminots commencent une grève pour obtenir une augmentation de salaire, bientôt rejoints par d’autres grévistes et des jeunes en colère qui demandent plus d’accès à la nourriture. Des magasins sont pillés, mais contrairement à Sétif et Guelma aucun Blanc n’est tué. Cela n’empêche pas la riposte de l’aviation française qui mitraille à vue et les colons qui s’organise en milices. Ils veulent reproduire ce qu’il se passe en Afrique du Sud : une sécession avec la métropole qui ne leur laisse pas assez de pouvoir et un État fondé sur la ségrégation raciale qui donnera lieu en Afrique du Sud à l’apartheid en 1948. Il est difficile encore aujourd’hui de faire un décompte des morts et mortes de ces journées de septembre 1945, mais certains et certaines parlent d’une centaine de décès côté indigène. La métropole autorise depuis peu les syndicats au Cameroun et les colons ne l’entendent pas de la même oreille : les syndicalistes français sont aussi pris pour cible. C’est le cas du secrétaire général de l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC), affilié à la CGT, Maurice Soulier. Étienne Lalaurie, syndicaliste français faisant le lien avec l’USCC échappe de peu au lynchage et tue un colon en légitime défense. La naissance des syndicats au Cameroun va permettre à l’Union des populations du Cameroun (UPC) de prendre son envol à la fin des années 1940 et au début des années 1950.

Naissance de l’UPC et d’un militant infatigable : Ruben Um Nyobe

L’UPC est créée dans un café à Douala le 10 avril 1948 par une poignée d’intellectuels et de syndicalistes tous Camerounais formés par des syndicalistes communistes français. L’UPC est vue par Paris comme un mouvement communiste. Bien que certains upécistes soient sensibles aux idéaux communistes, elle sera plutôt nationaliste. Ruben Um Nyobe, son secrétaire général, le dira : « les peuples coloniaux ne peuvent faire ni la politique d’un parti, ni celle d’un État, ni, à plus forte raison, celle d’un homme. Les peuples coloniaux font leur propre politique, qui est la politique de libération du joug colonial ». L’UPC prône l’indépendance immédiate, la réunification des deux parties du Cameroun parce qu’une majorité de ses membres sont Douala et Bamiléké – des ethnies qui vivent mal la nouvelle frontière du Cameroun – et enfin une augmentation du niveau de vie des habitants et habitantes. L’UPC est un mouvement de décolonisation qui a une section jeune et féminine emmenée en partie par Marthe Moumié qui dirigera l’Union démocratique des femmes camerounaises (UDEFEC), une branche de l’UPC qui jouera un grand rôle pour la liberté des femmes au Kamerun. Marthe Moumié aura aussi des liens avec de nombreux autres dirigeants indépendantistes tels que Nasser, Nkrumah, Ben Bella, Sékou Touré, Ho-Chi Minh et Mao. Elle sera torturée pendant 5 ans en Guinée et au Cameroun juste après l’assassinat de son mari Félix Moumié et sera violée et assassinée dans son appartement en 2009 à 77 ans.

Ruben Um Nyobe (1913-1958) est une des premières personnalités politiques à défendre l’indépendance du Cameroun, il est secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC).

Mais l’homme qui représente encore un symbole aujourd’hui est Ruben Um Nyobe qui sera regardé autant par ses amies que par ses ennemies comme « un pur intellectuel », « un politique qui voit juste et loin » surnommé « le Mpodol » dans son village, autrement dit le porte parole et le pédagogue du savoir. Ce sera un très grand orateur, d’autant plus qu’il est polyglotte. Il sillonnera le Cameroun en répétant qu’il faut l’unir et sortir de la colonisation à l’aide de solides argumentations et d’exemples de la vie quotidienne. L’UPC va rapidement devenir un mouvement incontournable au Cameroun notamment avec la double casquette de ses membres UPC et USCC : un pied dans la décolonisation et l’autre dans le travail. Les dirigeants et dirigeantes de l’UPC l’ont très bien compris : sans pouvoir économique il n’y a pas de pouvoir politique et vice versa. L’organisation aura un fort pouvoir culturel. Il faut saluer le travail du grand intellectuel camerounais Achille Mbembe qui a fait des recherches sur les archives et le « procès de l’indépendance », Nkaà Kundè en langue bassa – l’ethnie de Um Nyobe. Des journaux apparaissent, des chants et des comptines pour célébrer l’indépendance et la non-violence. De nouveaux mots sont employés ou remis au goût du jour, notamment par Um Nyobe qui traduit et écrit quantité de textes :nlimil valet ou « celui qui ne dit rien », dikokon pour désigner les traîtres et les collaborateurs, ou encore le mot bijo qui renvoie aux pratiques précoloniales de délibération. La délibération sera à l’ordre du jour pendant les premières années de l’UPC autant dans les foyers que dans les grandes réunions.

La guérilla de l’UPC

L’UPC fera face à deux choix. Le premier est une décolonisation « pacifique » telle l’Inde de Gandhi, ou bien une décolonisation brutale par la guerre comme Ho-Chi Minh au Vietnam. Ces deux choix ne dépendent pas que des habitants et habitantes de ces deux pays, mais aussi des pays colons que sont l’Angleterre et la France. Pour cette dernière, il est beaucoup plus compliqué de lâcher ses anciennes colonies. Jusqu’au tournant de 1955, aucune violence ne sera tolérée de la part des militants et militantes de l’UPC. C’est par le droit seulement qu’on doit sortir de la colonisation. Ils et elles ne veulent pas d’une guerre avec la France. Ruben Um Nyobe sera catégorique. Il insiste notamment au sein de l’ONU auquel il croit : ce n’est pas contre les Français qu’ils sont, mais contre les colons, il faut se libérer sans verser le sang, avec le droit international.

Fin mai 1955, des manifestations anticoloniales ont lieu, elles sont réprimées dans le sang par le pouvoir français. Les militants et militantes de l’UPC sont arrêtées ou tuées et d’autres sont contraintes à l’exil. Il n’y a plus d’autre choix que de prendre le maquis et de changer de stratégie : passer de la non-violence à la légitime défense contre le pouvoir raciste et colonial. Ce dernier mettra en place de toutes nouvelles méthodes contre-insurrectionnelles ou contre-révolutionnaires. Le Haut Commissaire au Cameroun Roland Pré suivi de Pierre Mesmer prendront appuis sur des textes écrit par le colonel Lacheroy, un haut théoricien de « la guerre psychologique » après la défaite sanglante de la France à Dien Bien Phu (Indochine) en 1954. Les Français ne veulent plus reproduire cette débâcle. Ces instructions serviront autant au Cameroun qu’en Algérie, utilisant la torture ou la pression psychologique sur la population, l’infiltration et la délation comme clef de voûte. Ils mettront aussi en place des camps d’internement et de « redressement » pour emprisonner les indigènes qui lutteraient contre le pouvoir français et casser l’appui des maquisards et maquisardes. Du napalm aurait été lâché sur les villages de Sanaga-Maritime, mais il c’était plus probablement des balles incendiaires pour effrayer les populations  [7] : il s’agissait d’un des deux plus gros foyers de guérilla avec le pays Bamiléké.

Photographie prise par un officier français durant la guerre au Cameroun entre 1958 et 1959.
DR

De leurs coté, des commandos upécistes incendient les cases des collaborateurs et des traîtres, sabotent des chemins de fer et orchestre des coupures de courant. À la frontière avec le Cameroun anglais où certains dirigeants sont en exil, ils profitent de la mésentente Français-Anglais depuis le fiasco de Fachoda. Quatre des plus grands leaders de l’UPC, Moumié, Ouandié, Afana et Kingué, plus favorables à la prise des armes que Um Nyobe, pensent que le pouvoir colonial ne lâchera pas sur le droit, mais par la violence. Ils auront raison et subiront les ¬affres de la répression. Le premier sera empoisonné à Genève par les services secrets français qui ne reconnaitront son assassinat que récemment. Les deux suivants seront assassinés quand le dernier sera une des rares dirigeantes de l’UPC à ne pas mourir d’une mort violente.

Les leaders de l’UPC. De gauche à droite, au premier plan  : Osendé Afana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié.
DR

Lorsque le charismatique Um Nyobe est tué dans le maquis le 13 septembre 1958, les militaires français attachent et trainent sa dépouille dans la boue pour le montrer aux villages qu’ils traversent. Ils le défigurent pour l’annihiler complétement et couleront son corps directement dans un bloc de béton anonyme et sans épitaphe. Toute évocation de Um Nyobe sera désormais interdite au Cameroun jusque dans les années 1990. Le pouvoir français ayant « levé l’hypothèse » Um Nyobe, il accordera l’« indépendance » au Cameroun en 1960 à un pantin, Amadou Ahidjo, que l’UPC ne reconnaitra pas, voyant Paris sous cette soit disante « indépendance ». Ahidjo continuera à mener la bataille contre les derniers maquis de l’UPC et tuera les derniers résistants et résistantes en 1971 avec l’aide des militaires français pour asseoir une véritable dictature qu’il maintiendra jusqu’en 1982. Il aura même l’appui du gouvernement israélien dans les années 1960 pour « pacifier » le Cameroun, créer des structures « éducatives » et « agricoles » : Israël s’y connaissait déjà en matière de colonisation  [8]. Il laissera sa place à son unique successeur jusque là  : son Premier ministre Paul Biya. En août 2025, soit 70 ans après, la France reconnaît enfin que durant ces années elle a mené une guerre contre le Cameroun  [9].

Néocolonialisme

Paul Biya est donc la seconde marionnette de Paris au Cameroun et se tient sage pour l’ancienne colonie puisqu’il est au pouvoir depuis de nombreuses années, malgré ses longs séjours dans sa villa au bord du lac Léman. Bien que la domination de Paris soit remise en cause par la Chine, cela n’empêche pas les dirigeants et dirigeantes d’entreprises françaises d’investir au Cameroun, tel le groupe Bolloré à l’origine de nombreuses plaintes et accidents notamment dans ses plantations d’huile de palme, ou plus grave dans ses infrastructures ferroviaires causant la mort de nombreux et nombreuses Camerounaises  [10]. Nous pouvons espérer vu son âge avancé que ce soit le dernier mandat de Paul Biya. Mais qui pour le remplacer ensuite ? C’est aux populations du Cameroun de décider. Et pourquoi pas, comme le dit Achille Mbembe, reprendre le flambeau de la lutte révolutionnaire comme l’a fait en son temps Ruben Um Nyobe et mettre à terre une bonne fois pour toute la mainmise des autres pays sur le continent africain.
« La politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre », Ruben Um Nyobe.

Marcel (UCL Toulouse)

[1Clélia Coret, «  Conférence de Berlin et le partage de l’Afrique (La)  », Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, 23 juin 2020, https://ehne.fr/fr/node/14355.

[2Les deux orthographes peuvent être employées  ; Le Kamerun est une orthographe allemande. Elle est utilisée par les résistants et résistantes à la colonisation française, pour réunir la partie anglaise et la partie française et ne former qu’un seul pays.

[3Frédéric de Natal, «  L’Ambazonie, un conflit oublié de tous en Afrique  », Conflits, juillet 2024, https://www.revueconflits.com/lambazonie-un-conflit-oublie-de-tous-en-afrique/.

[4«  1944 : Thiaroye, un massacre colonial prémédité  »,Alternative libertaire n°o 355, décembre 2024, https://unioncommunistelibertaire.org/?1944-Thiaroye-un-massacre-colonial-premedite.

[5«  Un autre 8 mai 1945 : Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata  », Alternative libertaire n° 360, mai 2025, https://unioncommunistelibertaire.org/?Un-autre-8-mai-1945-Les-massacres-de-Setif-Guelma-et-Kherrata.

[6Robert Paris, «  La révolte des travailleurs de Douala (Cameroun) en septembre 1945 : écrasée dans le sang  !  », Matière et révolution, juin 2015, https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3711.

[7Sam La Touch, «  Gestapo, napalm et massacres français au Cameroun (1956-1971) dans la plus grande indifférence  », blog Mediapart, septembre 2013, https://blogs.mediapart.fr/sam-la-touch/blog/150913/gestapo-napalm-et-massacres-francais-au-cameroun-1956-1971-dans-la-plus-grande-indifference.

[8Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, Kamerun   ! : une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), p. 769-771 sous-chapitre : «  La militarisation de l’économie : le modèle israélien  », La Découverte, 2019.

[9«  Emmanuel Macron reconnaît que la France a mené une “guerre” au Cameroun pendant la décolonisation  », Le Monde, août 2025, https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/08/12/emmanuel-macron-reconnait-que-la-france-a-mene-une-guerre-au-cameroun-pendant-la-decolonisation_6628569_3212.html.

[101Fanny Pigeaud, «  Catastrophe ferroviaire au Cameroun : la mystérieuse disparition d’un rapport défavorable au groupe Bolloré  », Basta   !, février 2020, https://basta.media/Catastrophe-ferroviaire-Cameroun-Camrail-Bollore-disparition-rapport.

 
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