La Russie et l’extrême droite européenne : une cause commune

Depuis 2022, plusieurs pays d’Europe de l’Est voient l’essor de forces politiques nationalistes, conservatrices et eurosceptiques. Elles ont aussi en commun de prôner la fin du soutien à l’Ukraine et une politique de compromis vis-à-vis du pouvoir russe. Cet essor s’appuie sur la paupérisation des populations d’Europe de l’Est et une nostalgie de puissance, qui sont instrumentalisées par le pouvoir russe pour reconstruire ou renforcer sa domination sur ce qu’il considère comme son « pré carré » en Europe de l’Est.
Robert Fico en Slovaquie avec le Parti national slovaque, Andrej Babis avec le parti ANO en République Tchèque viennent de rejoindre le grand réseau des dirigeants européens amis du dictateur russe, déjà composé entre autre par la Hongrie de Viktor Orbán, le Rassemblement national (RN) en France, le FPÖ en Autriche ou encore l’AFD en Allemagne.
ll faut dire que le système politique construit par Poutine depuis 23 ans a de quoi séduire l’arc conservateur : un pouvoir autoritaire et policier, une mise sous coupe réglée de l’économie et des syndicats, un ordre moral religieux et résolument anti-progressiste. Mélangeant traditionalisme religieux, refus des valeurs « libérales », et volonté de rétablir ou de maintenir sa domination sur son pré-carré de l’ère soviétique, le pouvoir russe a travaillé pendant des années à assimiler sur son territoire les forces politiques d’extrême droite les plus radicales pour éviter toute opposition sur sa droite [1]. Poutine, et le clan au pouvoir qu’il incarne, a pu aussi puiser dans la doctrine néo-eurasiste notamment porté par Alexandre Douguine, penseur majeur de l’ultra-nationalisme russe contemporain [2]. Il a donc travaillé pendant plus d’une décennie à accueillir, favoriser et construire des alliances politiques avec les acteurs politiques de l’extrême droite est et ouest européenne. [3]
Cloner la Hongrie de Orbán
Véritable cheval de Troie de l’influence russe au cœur de l’Europe, Viktor Orbán est au pouvoir en Hongrie depuis 2010. Il a méthodiquement détruit les institutions démocratiques du pays, muselé l’opposition, pris le contrôle des médias directement ou en s’appuyant sur les groupes fascistes. Il prône un conservatisme social radical, homophobe et xénophobe [4]. C’est un allié inconditionnel de Vladimir Poutine, à qui son pays continue à acheter des hydrocarbures et refuse d’appliquer les sanctions européennes.
Le gouvernement de Poutine cherche à reproduire ce modèle par tous les moyens, comme ce qui a pu être dévoilé lors de l’élection roumaine de 2024, où les services de renseignement ont révélé des ingérences multiples (manipulations des opinions via les réseaux, piratages informatiques, voir un possible financement secret) pour favoriser Colin Georgescu, candidat d’extrême droite au positionnement pro-russe. La révélation de ces ingérences à amener l’État roumain à suspendre les élections.
Un autre candidat d’extrême droite, George Simion, à la tête du parti Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) arrive au second tour des présidentielles, et y obtient plus de 46 % des voix. Bien que plus mesuré, il défend une politique de neutralité vis-à-vis du pouvoir russe. En Bulgarie, c’est le parti Vazrajdane (« Renaissance ») qui défend la ligne. Ce parti a d’ailleurs joué un rôle central dans les mobilisations populaires contre l’introduction de l’euro en mai 2025 dernier, et qui ont mené à la chute du gouvernement. Ces manifestations ont notamment été accompagnées par un flot de « fake news » abreuvant une population précarisée contre le soutien à l’Ukraine et l’Europe [5].
Et quand ce n’est pas au travers des élections, les tentatives de déstabilisations peuvent être plus profondes, comme en Moldavie, pays déjà divisé par une région sécessionniste financé par la Russie, la Transnistrie, et où en 2023, des soupçons de préparation d’un coup d’État ont été révélés par la présidente en place. La aussi , un parti pro-russe, le parti Sor, devait jouer un rôle central [6].
Ces différentes tentatives font partie d’un plan global du pouvoir russe dont les objectifs sont à la fois de paralyser les institutions européennes en favorisant une opposition de dirigeants à la ligne illibérale et opposé à toute délibération collective, de s’assurer du maintien des exportations pour ses hydrocarbures, et par la même occasion de pouvoir profiter des divisions pour étendre son influence et assurer sa domination impériale.
L’alliance internationale réactionnaire
S’ils sont plus ou moins discret sur leur soutien à ce projet, les nationalistes ouest-européens adhèrent à la vision prônée par Poutine. Ils souhaitent mettre à bas les institutions « progressistes » européennes et instaurer un ordre anti-démocratique et débarrassé de tout germe de résistance populaire. En cela, ils sont de plus en plus ouvertement soutenus par les capitalistes ouest-européens, tout comme Poutine et Orbán ont derrière eux des franges importantes de leurs bourgeoisies nationales fortement associées à l’exercice du pouvoir, tel que Konstantin Malofeïev en Russie. Que ce soit le RN en France ou l’AFD en Allemagne, tous ont profité du soutien russe ces dernières années, et savent qu’ils devront renvoyer l’ascenseur s’ils prennent le pouvoir [7].
Il est certain que le pouvoir russe souhaite l’émergence d’un ensemble illibéral le plus vaste possible en Europe, constitué d’autant d’États vassalisables. On aurait cependant tort de réduire la vague réactionnaire à une simple opération de guerre hybride menée par Poutine. Il existe aussi en Europe une extrême droite pro-occidentale, atlantiste et même russophobe, notamment en Pologne ou encore en Italie sous la férule de Meloni. Mais derrière les lignes de fractures dont le conflit en Ukraine est l’épicentre, l’ensemble de ces forces s’entendent sur l’essentiel : le maintien de la domination capitaliste et la haine de toute velléité égalitaire.
La mainmise du mouvement trumpiste sur les États-Unis donne une nouvelle coloration à cette entente : lui aussi souhaite le démantèlement de l’UE au profit de l’impérialisme nord-américain. Et il n’hésite pas à favoriser Poutine et ses alliés pour y arriver : il a notamment autorisé la Hongrie à déroger aux sanctions occidentales sur le pétrole russe, principal moyen de financement de la guerre en Ukraine.
Il faut aussi se rappeler avec force que ce qui fournit une base sociale à l’ensemble de ces empires réactionnaires, c’est bien la désespérance dans laquelle ont été plongés des pans entiers du prolétariat des pays d’Europe de l’Est par les féroces politiques de libéralisation et l’appauvrissement mené par les « libéraux » occidentaux dans ces pays. Aujourd’hui, la tâche des mouvements révolutionnaires et socialistes n’est donc pas de servir de bouée de sauvetage à un modèle libéral occidental lui-même gagné par la militarisation et l’autoritarisme mais de faire preuve d’un véritable internationalisme des peuples face aux impérialismes, concurrents pour dominer, mais unis pour nous écraser.
Groupe de travail Europe de l’Est de l’UCL





