Culture

Lire Emmanuel Guy : Le jeu de la guerre de Guy Debord




Guy Debord, auteur de La Société du Spectacle et situationniste notoire, a bien étudié les stratèges. Ses nombreuses notes de lecture sur Clausewitz, grand théoricien de la guerre, ou encore sur Sun Tzu peuvent en témoigner. Il a conclu de ses lectures que le révolutionnaire, en tant qu’acteur résistant à l’emprise du capitalisme et de ses nouvelles formes spectaculaires, devait se faire stratège pour lutter efficacement.

Qu’est-ce qu’on entend exactement par « stratège » et par « stratégie » ? Revenons au 6 janvier 1977, Debord écrit : « Penser dialectiquement et penser stratégiquement, c’est la même chose. Quand on sépare ces terrains et ces termes, on spécialise ce genre d’opérations, et on idéologise leurs méthodes et toutes leurs applications pratiques. Car tous deux sont les noms de la totalité. […] Une pensée dialectique sans stratégie, voilà le défaut du système hégélien comme d’Engels ou de Stirner... » [1].

La stratégie, à ne plus confondre avec la tactique qui n’est que sa composante théorique, devient ainsi l’apanage des révolutionnaires. Pour Debord, cette réflexion sur la stratégie n’était pas qu’une abstraction : elle devait se matérialiser dans des pratiques concrètes et prit la forme du Jeu de la Guerre. Le projet naît le 8 décembre 1956, d’abord pensé pour compléter un autre projet artistique [2], il aboutit en 1977 à la création de la société « Les Jeux stratégiques et historiques ».

Le Jeu de la Guerre repose sur une grille de 20 lignes par 25 colonnes, soit 500 cases, où s’affrontent deux armées commandées par deux joueurs. L’objectif est de détruire l’armée ennemie. Pour y parvenir, chaque pièce d’une armée doit être en liaison directe avec les autres, symbolisée par des lignes de communication imaginaires renvoyées par des tours de transmission. Sans trop entrer dans les détails, c’est un jeu similaire aux échecs, mais avec plus de coups à jouer et plus de libertés. Il est d’une terrible complexité mais récompense le joueur qui en maîtriserait les règles et les subtilités [3].

Debord voulait montrer que la révolution se ferait dans l’unité ou ne se ferait pas. Aujourd’hui, il se pourrait que le mouvement révolutionnaire puisse parfois manquer d’unité et c’est pourquoi Le Jeu de la Guerre est un objet qui devrait l’inspirer davantage. D’autre part, Debord défendait l’idée que la lutte contre la logique spectaculaire se ferait au quotidien.

Jouer, de façon sérieuse, délibérée et réfléchie, c’est se réapproprier un temps qui nous file entre les doigts. Le « temps libre » n’a rien de libre s’il n’existe qu’à travers le travail exploitant. Ainsi, être stratège, c’est refuser de subir passivement le temps et les structures imposées par le capitalisme spectaculaire. C’est organiser la résistance individuellement et collectivement pour reprendre la main et, à terme, gagner la guerre.

Thomas (UCL Rouen)

  • Emmanuel Guy, Le jeu de la guerre de Guy Debord : L’émancipation comme projet, B42, 2020, 192 pages, 24 euros.

[1La citation provient d’une des nombreuses notes de Debord retrouvées après sa mort, répertoriées dans le recueil Stratégie, L’Échappée, 2018.

[2Debord et Jacques Fillon, un autre membre de l’Internationale lettriste (ancêtre de l’Internationale situationniste), devaient jouer au Kriegspiel à la sortie d’un grand «  labyrinthe éducatif  », une expérience artistique sensée critiquer l’urbanisme.

[3Le livre d’Emmanuel Guy, Le Jeu de la Guerre de Guy Debord. L’émancipation comme projet, qui explique l’histoire et les enjeux autour de ce jeu, a été d’une grande utilité pour l’écriture de cette recension.

 
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