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Lire Jérôme Baschet : Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au mode de l’économie




There is no alternative [4] : cette phrase bien connue permet aux défenseurs du capitalisme de justifier son ordre économique comme une évidence naturelle aussi vieille que les sociétés. Face à cette vision dépolitisante, l’historien Jérôme Baschet, qui enseigne et vit au Chiapas, cherche à identifier les origines et les spécificités du capitalisme afin de mieux le combattre.

L’auteur voit l’origine du système capitaliste à la fin du XVIIIe siècle, quand la trajectoire de l’Angleterre diverge de celle de la Chine alors que les deux pays ont des conditions matérielles similaires. Cette différence s’explique par l’exploitation des ressources des colonies (de l’Amérique mais surtout de l’Inde) pour faire fonctionner l’industrie anglaise, et par la naissance de l’individualisme justifié par le calcul économique. C’est en s’appuyant sur la volonté d’enrichissement individuel que les États européens détruisent les systèmes de solidarité et d’entraide, et imposent la centralité du travail qui conduit à la naissance du prolétariat.

Si ce basculement a eu lieu en Europe c’est, selon l’auteur, en raison de l’idéologie chrétienne qui se développe au Moyen Âge et qui justifie sa domination universelle et infinie sur le monde.
Il y voit l’origine de la soumission des humains et de l’environnement par la colonisation, de l’idée de croissance et de l’autonomie de l’économie envers le reste de la société. Cette autonomie justifie que les gouvernants prennent des décisions uniquement au nom des intérêts de la bourgeoisie qui possède le capital, sans se soucier des conséquences sociales ou environnementales.

Il voit aussi, dans ces racines chrétiennes du capitalisme, une des origines du patriarcat moderne, en relisant les travaux de la féministe matérialiste Silvia Federici [2].

Pour Baschet, la chasse aux sorcières (comme le colonialisme) trouve ses origines dans le monde médiéval. Elle est de surcroît un accélérateur de la transition vers le capitalisme, en renforçant la puissance de l’État et les dynamiques patriarcales. Car le capitalisme trouve aussi son origine dans l’essor de l’État, qui s’est imposé en Europe par la concurrence militaire entre les monarchies. Baschet s’attache aussi à rappeler ce que n’est pas le capitalisme : les marchés, la monnaie, l’industrie ont existé avant le capitalisme et pourront exister après lui. En s’appuyant sur Marx et sur plusieurs de ses continuateurs – dont Alain Bihr et Karl Polanyi  [3] –, il distingue toutes ces « activités du capital » du système capitaliste.

Dans ce dernier, le capital peut s’appuyer sur l’État, qui met en place des infrastructures de production pour soutenir son développement et sa reproduction. C’est cette alliance qui permet le maintien du système de classes. La spécificité du capitalisme est donc l’imposition du règne de la marchandise, qui détruit les liens sociaux, qui aliène et qui rend impuissants. C’est aussi ce qui permet la destruction de l’environnement, considéré comme un simple objet au service de l’économie.

Ces réflexions interrogent certaines évidences comme le lien entre colonialisme et capitalisme. Au-delà de la lecture léniniste de l’impérialisme stade suprême du capitalisme, l’auteur invite à voir ces deux phénomènes comme autonomes, la domination impérialiste et coloniale préexistant au capitalisme et pouvant lui survivre si aucune lutte spécifique n’est menée contre elle.

Ces réflexions questionnent nos stratégies pour en finir avec la séparation entre l’économie, l’environnement et la politique, en recréant des liens collectifs et en politisant tous les secteurs de notre vie pour pouvoir nous la réapproprier, particulièrement nos lieux de travail.

Il faut donc réaffirmer l’importance de l’autogestion et de l’autonomie productive pour proposer une nouvelle société débarrassée de l’État, de l’aliénation et de la marchandise, et mettre fin à l’anomalie historique qu’est le capitalisme.

Hugo (UCL PNE)

  • Jérôme Baschet,Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, avril 2024, 204 pages, 16 euros.

[1«  Il n’y a pas d’alternative  » : expression attribuée à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Première ministre du Royaume-Uni.

[2Notamment dans son grand ouvrage Caliban et la sorcière, Entremonde, 2014, 460 pages.

[3Alain Bihr, Le premier âge d’or du capitalisme, tome 1, Syllepses, 2018, 696 pages  ; Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983, 467 pages

[4«  Il n’y a pas d’alternative  » : expression attribuée à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Première ministre du Royaume-Uni.

 
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