Lire : Macron. La Pensée perverse au pouvoir

Marc Joly, sociologue chargé de recherche au CNRS, questionne dans cet ouvrage le mode de fonctionnement en paroles et en actes d’Emmanuel Macron.
Partant d’études sur la perversion narcissique dans le couple, il en arriva à se demander si certaines manifestations et décisions du chef de l’État ne seraient pas assimilables à une pathologie de type pervers narcissique. Son questionnement dériva progressivement vers « la Pensée perverse au pouvoir », émanation d’un être autocentré parvenu au sommet du pouvoir et doté d’une formidable capacité de toxicité.
Pour asseoir ses réflexions, Marc Joly s’appuie sur les travaux de Paul-Claude Racamier, psychiatre et psychanalyste et sur ceux de Pierre Bourdieu. Le propos est parfois ardu, faisant référence à des concepts psychanalytiques, mais il offre un regard singulier sur le chef de l’État qui mérite le détour.
Il ne faut pas se méprendre sur la portée du travail de l’auteur. C’est en sociologue qu’il interroge les structures mentales qui animent Macron. Il ne s’intéresse pas tant à la personne présidentielle qu’au mécanisme interactif de domination qui positionne une personne sous la dépendance d’une autre, au travers de relations sournoises répétées faites de séduction et de répulsion. Le « pervers narcissique » se défend ainsi contre ses propres conflits internes, rejetant sur autrui la responsabilité en cas d’échecs ou d’incompréhension. L’autre n’est alors qu’un objet, un faire-valoir de son génie. L’attitude christique revendiquée par Macron en est l’expression la plus manifeste. Elle est présente dès ses premiers meetings.
« Mes parents m’ont permis de devenir celui que j’avais à être ». Fort de cette intime conviction, il se devait d’être. Telle est son histoire, celle pour nous, d’une malencontre.
Marc Joly cite différents procédés utilisés par le pervers narcissique qui interrogent la relation de pouvoir-domination : l’affirmation tranquille de soi, la maîtrise parfaite de la situation, le rappel du cadre obligatoire fixé par ses soins, désignant du même coup les déviances comportementales, le refus de la précipitation, autant de thèmes dont Macron usa et abusa lors de la crise sanitaire ou du mouvement des Gilets jaunes et de celui des retraites. Progressivement, selon un registre discursif non agressif, déterminé et posé, il réitère son propos, fort de la conviction de la justesse de ses décisions.
Maniant l’ambiguïté et le paradoxe, il enferme la société et l’entraîne dans sa logique. Il n’est pour rien dans les échecs, la faute en revient à autrui, en l’occurrence la société française, incapable de s’interroger, de se mouvoir et de comprendre les enjeux. Macron entend moderniser à marche forcée la société française, rien ne doit lui résister. Et les résistances, s’il en existe, sont vues comme des incompréhensions par manque d’intelligence. Nous avons tous en tête ces épisodes manipulatoires comme le fumeux grand débat, temps de paroles sitôt libérée, sitôt réduites au silence. Il usa de la même manipulation par un discours paradoxal et ambigu lors des entretiens sur la réforme des retraites. Le recours à la violence institutionnelle, dite légitime, appartient également à son registre manipulateur : rappel aux limites, à l’ordre.
Ce comportement illustrerait une perversion narcissique qui, repoussant tout conflit intérieur, toute fissure de sa toute puissance, rejette sur autrui la responsabilité des revers. Sans cesse, il met à distance et éloigne les conséquences néfastes de ses décisions.
L’altérité est un concept froid chez le pervers narcissique, n’existant qu’en qualité de prolongement de soi, de sublimation de sa personne et preuve de l’incompréhension qui l’entoure. L’habité se doit de guider inflexiblement les indécis, les obtus immatures. La rigidité et la violence des rapports sociaux expriment tout cela. Le recours aux rappels constants à la loi, à la norme également ; tout comme cette soif inextinguible à honorer les Grands Personnages de l’Histoire pour mieux y pénétrer soi-même.
« La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à expliquer toutes les inégalités [...] comme naturelles » – Pierre Bourdieu.
Dominique Sureau (UCL Angers)
- Marc Joly, La pensée perverse au pouvoir, Éditions anamosa, octobre 2024, 288 pages, 20 euros.






