Lire : Rose-Marie Lagrave, « Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe »

L’autrice sociologue et féministe a décidé d’utiliser les outils scientifiques de la sociologie pour cette fois-ci retracer son parcours personnel, ses engagements et son ascension sociale.
Les principaux matériaux sont des entretiens au sein de sa famille, la consultation d’archives et l’utilisation d’un corpus théorique – dont Bourdieu – et littéraire conséquent.
Qu’est-ce qui fait qu’une fille de famille nombreuse (onze enfants dont neuf filles) qui a connu un déclassement à la suite de la maladie du père est devenue féministe et professeure à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) ?
Si des petits interstices – des alliées, l’accès aux bourses… – ne confirment pas totalement les règles de la reproduction sociale, R.-M. Lagrave n’alimente pas pour autant le flot des récits ventant la méritocratie, bien au contraire !
Le livre s’organise au fil des âges sociaux de l’auteure : enfance et socialisation familiale, scolarisation, vie étudiante, premiers boulots, parcours universitaire, vieillissement.
Telle une constance, un fort sentiment d’illégitimité semble marquer chaque nouvelle étape de sa vie scolaire puis professionnelle.
L’autrice décrit longuement le contexte social, religieux, familial dans lequel elle a grandi : « Ce que catéchisme et rituels n’enseignaient pas, la discipline à domicile, elle, se chargeait de l’incruster dans les corps ».
Longtemps dans le déni concernant la domination masculine, seule la grille en termes de classes sociales étant pertinente, son apprentissage du féminisme, sa participation au groupe « des femmes mariées » du Mouvement de libération des femmes marqueront une nouvelle bifurcation dans son parcours. Une empreinte toujours aussi vivace puisque dans la dernière partie elle aborde la vieillesse dans une perspective féministe.
Les récits de transfuges de classes sont nombreux mais les femmes qui prennent la parole sur le sujet sont rares à l’exception d’Annie Ernaux. D’ailleurs le dialogue entre celle-ci et Lagrave paru plus récemment est passionnant (Une conversation, éditions de l’EHESS, 2023).
Se ressaisir est d’autant plus intéressant qu’au-delà de l’auto-analyse, il constitue également une contribution réflexive à l’histoire sociale.
Gile (sympathisant de Brest)
- Se ressaisir : enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe, RoseMarie Lagrave, La Découverte, 2023 (1re édition 2021), 416 pages, 14,50 euros.






