Politique

Loana Petrucciani : Téléréalité, surveiller et punir




Le 25 mars, la mort de Loana Petrucciani a été annoncée dans la presse. Si certains articles se sont arrêtés sur les violences sexistes qui ont accompagné sa vie publique, peu d’entre eux contextualisent ces violences ou proposent des analyses poussées sur la question.

Loana Petrucciani a été la première grande star de téléréalité, à une période où le format est inédit. Le visionnage des épisodes de Loft Story, et en particulier du prime de la première saison  [1], permettent de prendre conscience de l’absence d’expérience du format à l’époque, y compris pour les professionnelles de la télé­vision  : temps de ­latence difficilement mai­trisés à l’arrivée des lofteurs et lofteuses sur le plateau, meublage chaotique par Benjamin Castaldi interrompu par les « aléas du direct » qui auraient pu être anticipés… Autant de marqueurs qui révèlent l’absence de pratiques instituées et le manque d’expérience de toute une société, auprès de laquelle un concept télévisuel apparaît, sans qu’il soit possible d’anticiper ses effets.

Le contraste avec les candidats et candidates professionnelles des téléréalités actuelles est saisissant. En participant à la première saison du Loft, ils et elles n’ont pas pu bénéficier de l’expérience professionnelle de pairs, en plus de payer les balbutiements de productions qui ont par ailleurs peu intérêt à s’assurer du bien-être des participants et participantes.

Un voyeurisme global

Dans ce contexte particulièrement isolant, les candidats et candidates ont dû faire appel uniquement à leurs ressources sociales et psychologiques existantes pour gérer l’inconnu de l’« après », qui a été d’autant plus brutal que le format en vase clos du Loft ne leur a pas permis de s’habituer à leur notoriété croissante, accentuant ainsi à l’extrême les déterminismes sociaux.

Ce contexte a par ailleurs amplifié les mécanismes sexistes à l’œuvre dans la mise en scène des corps de femmes : la présence de caméras tout au long de la journée permet de scruter les moindres écarts aux attendus et brouille les limites entre l’intime et le public. Ce brouillage n’est pas spécifique à la téléréalité : il s’inscrit dans un mouvement global de mise en scène de l’intimité dans l’espace médiatique dans des émissions qui mêlent témoignage biographique, intervention des productions et mise en scène de psychologues sollicitées pour des conseils  [2], mais aussi dans des structures institutionnelles plus insidieuses, qui conditionnent l’aide sociale à une mise à nu des publics les plus précarisés devant leurs agents et agentes. Le cadre de l’émission ne constitue qu’un aspect de ce voyeurisme global, qui normalise la mise en scène de soi pour l’accès à un soutien.

L’exceptionnalité de la saison 1 de Loft Story ne réside pas dans l’intrusion des caméras dans la vie des participants et participantes, mais d’une part dans l’ampleur du public devenu participant à ce processus, et d’autre part dans la coupure artificielle des candidats et candidates avec leur environnement, les dépossédant de toute prise sur la narration de leur vie en les privant des informations nécessaires à une adaptation de leurs présentation au public. Dans des conditions devenues extrêmes de brouillage entre l’intime et la mise en scène, les candidats et candidates les plus habituées à ces intrusions deviennent les plus vulnérables : celles et ceux qui ont été victimes de violences dans leur vie privée et leur enfance deviennent des candidats ou candidates de choix. C’est ce qui a fasciné chez Loana Petrucciani et a sans doute participé à sa victoire : elle apparaît humaine, sensible, loin de l’image stéréotypée de la bimbo attendue par les téléspectateurs et téléspectatrices, elle touche par sa sincérité et c’est cette sincérité qui signe sa perte.

Loana Petrucciani ne peut pas le savoir, mais dès son entrée, elle est condamnée à subir les injonctions contradictoires jusque dans son intimité, étalée dans les journaux : on attend d’elle un respect strict des ­normes de beauté, mais elle ne doit pas en jouer ou s’en servir pour son profit ; elle doit être l’objet de fantasmes, sans attaches, mais lorsque le public apprend qu’elle a confié sa fille, on lui reproche d’être une mauvaise mère. On lui demande d’exposer sa vie, mais à chacune de ses apparitions, sa détresse perceptible et la pauvreté dont elle n’a jamais pu sortir font l’objet au mieux de pitié, au pire de mépris et de moqueries. Là où après la sortie du Loft, Jean-Edouard se fait oublier, Steevy devient Steevy Boulay et intervient comme chroniqueur, Loana Petrucciani reste Loana, infantilisée et méprisée, sanctionnée de ne pouvoir correspondre publiquement à l’un des deux tropes stéréotypés de la féminité en public : prendre soin ou faire fantasmer.

Établir et exploiter la norme

Depuis le début de l’émission, l’image de Loana Petrucciani n’a jamais cessé d’être vendue, commentée : sa détresse et sa mauvaise santé dégoûtent, questionnent, le procès médiatique de l’abandon de sa fille est sans ­cesse répété et sa fatigue visible, face aux mauvais traitements et traumatismes qu’elle subit publiquement, est sanctionnée. Ses tentatives de suicide sont traitées comme des drames et les preuves ultimes de son instabilité, jamais comme l’unique échappatoire laissé à une personne privée de son existence depuis des décennies. La tentative de poser des limites au partage de son intimité après la sortie de l’émission, de protéger les informations médicales la concernant, les refus répétés de capitaliser sur son image alternés avec des tentatives de témoignages publics sur sa vie sont interprétés comme une preuve supplémentaire de son instabilité, jamais comme des tentatives de reprendre la main sur son image publique dans un cadre qui l’en a totalement dépossédée en son absence. Son coming out bi en est un excellent exemple : l’annonce de son attirance pour les femmes, puis de sa mise en couple avec une femme sans mettre en scène cette orientation sexuelle et à une période où son corps paraît trop éloigné des normes sociales de beauté ne permet pas l’investissement médiatique par un male gaze [3] qui referait d’elle un objet de fantasme. En s’outant dans ces conditions, Loana Petrucciani a rendu très difficile la monétisation de son orientation sexuelle, elle est donc invisibilisée dans la quasi totalité des articles faisant suite à sa mort, y compris dans les sphères militantes.

L’histoire de Loana Petrucciani dit beaucoup des fonctionnements de l’industrie culturelle, en soulignant sa double fonction : renforcer les normes oppressives tout en les exploitant, en y trouvant la source principale de ses profits. Une industrie qui, comme les autres, exploite jusqu’à la mort, et qui continue de normaliser le fait de punir les classes les plus opprimées, toujours perçues comme transgressives face à des injonctions contradictoires qui ne leur laissent pas d’échappatoire.

Marco Pagot

[1Disponible sur Youtube.

[2Dominique Mehl, La télévision de l’intimité, Paris, Seuil, 1996.

[3Le male gaze, ou «  regard masculin  », est un concept désignant la perspective masculine cishétérosexuelle imposée dans la culture dominante.

 
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