Antipatriarcat

Lou Bossis : « Les personnes trans et LGBTI ont toujours fait partie des militantismes d’extrême gauche »




La reconnaissance des personnes trans et les mobilisations pour leurs droits peuvent sembler récentes pour le grand public, mais il n’en est rien. Lou Bossis, militant et travailleur dans une association qui œuvre pour la santé sexuelle, en raconte l’histoire dans l’ouvrage Trans et militante, récompensé par le prix Mnémosyne d’histoire des ­femmes et du genre. Entretien.

AL : Est-ce nouveau de s’intéresser aux mouvements trans sous l’angle des luttes politiques et sociales, et si oui pourquoi ?
Lou Bossis : Les études sur les personnes trans dans la période contemporaine passent surtout par l’histoire médicale et de l’évolution légale. C’est moins le cas pour les périodes plus anciennes [1] ou dans le monde anglo-saxon.

Ces dernières années, il y a eu un développement intense de ces études qui sont faites par des personnes trans, contrairement à il y a encore dix ans par exemple. Que les personnes trans s’approprient le sujet permet de parler de plein de choses différentes comme le militantisme, les conditions de vie, la sexualité.

C’est un peu comme si nous aussi on était des personnes et pas juste des catégories médicales ou juridiques.
Ces nouvelles études sont beaucoup faites par des militantes, militants, chercheuses et chercheurs qui font de la recherche communautaire hors de l’université. Il y a maintenant plusieurs réseaux d’études trans ou intersexes, dans différentes disciplines. Il y a une volonté d’être accessible au plus grand nombre. C’est pour ça que je parle beaucoup de l’accessibilité des archives dans le livre : elles existent, mais elles sont souvent rendues inaccessibles aux personnes concernées, qui du coup ne sauront jamais qu’elles existent.

Est-ce qu’écrire ce livre a pour objectif d’intervenir dans le débat public et de faire changer les mentalités ?
Mon premier but était de rendre cette histoire accessible aux personnes trans, militantes ou non, puisque cette histoire collective n’existait pas pour nous.

Il y avait aussi le but de toucher un public plus large, universitaire, mais aussi de militantes d’extrême gauche ou syndicalistes qui sont intéressées par l’histoire des années 1968. J’ai l’espoir que ça les intéresse et si ce n’est pas le cas, c’est elles et eux qui ont un problème avec ça. Dans les orgas majoritairement blanches, cis, il y a toujours l’enjeu d’intéresser les personnes « pas concernées » à des sujets qui pourtant les concernent, parce qu’on vit dans le même monde et qu’on se bat pour les mêmes choses.

Passé par l’EHESS, Lou Bossis a soutenu son mémoire de recherche sous la direction de Fanny Gallot, et reçu pour ses travaux le prix Mnémosyne 2024.
Jeanne Menjoulet

Tu l’as dit, le but c’est aussi de montrer le passé commun et parfois compliqué entre organisations politiques et syndicales et mouvements trans. Dans les années 1968, les personnes trans participent aux mouvements sociaux, mais souvent avec des pratiques un peu à côté, qu’est-ce que tu en tires ?
C’est marrant, ça me fait penser à ce qui s’est passé lors du mouvement contre la réforme des retraites [de 2023] où le Pink Bloc [2] dénotait a priori au milieu des manifs. Dans les médias notamment, c’était un peu la même réaction qu’avec les Gazolines [3], genre « c’est qui celles-là, pourquoi elles font une manif en étant joyeuses ? »

C’est aussi revendiquer une tradition du militantisme LGBTI, mais aussi de tout le mouvement social : il y avait plein de grèves où des bals se tenaient et on l’oublie un peu. C’est toujours un peu la même chose, l’incompréhension ou le rejet de ces manières de militer par les personnes cis.

Les personnes LGBTI et donc trans ont toujours pris leur place dans la militance d’extrême gauche. Mais par toute l’histoire de la misogynie, de l’homophobie, de la transphobie, il y a eu plein de rejets et de violence. Du coup, il y a eu une volonté de créer des communautés parallèles pour demander des droits. C’était plus « individualiste », mais c’est parce qu’il y avait eu un rejet de la part de leurs camarades.

Ça s’inscrit dans une évolution individualiste plus globale dans les années 1980, avec la reconnaissance de discriminations particulières, alors que dans les années 1968 la volonté des militantes était vraiment de faire la Révolution, pas d’être assimilées dans la société.

En fait, les mouvements LGBTI ont été pris dans les mêmes contradictions que l’ensemble du militantisme…
C’est toujours la même chose oui ! Il n’y a pas de désir intrinsèque des personnes trans à se regrouper entre elles, mais on voit bien qu’on sera mieux comprises dans nos vécus et moins violentées. La non-mixité, à différents niveaux (femmes, lesbiennes, personnes trans, femmes trans lesbiennes…), a toujours été une nécessité.

  • Lou Bossis, Trans et militante. Se forger par la lutte dans les années 1970 et 1980 en France, PUR, 2026, 286 pages, 24 euros.

Par ailleurs, chez les Gazolines par exemple, il y avait tout un fond de militantisme antérieur inspiré de plein de courants, le maoïsme, les situationnistes ou les mouvements de « l’outre-gauche » [4] (libertaire, naturisme...). Plein de questions ne se posaient pas, y compris sur le genre ou l’orientation sexuelle : il y avait parfois une pensée presque de non-binarité totale, de vécus très fluides.

Est-ce que tu dirais que cette période qui s’est fermée dans les années 1980 a une postérité, qu’on assiste à un renouveau de la radicalité dans le mouvement trans ?
Oui, il y a un développement des mémoires trans et LGBTI, mais aussi un renouveau de la radicalité générale notamment depuis le mouvement contre la réforme des retraites. Ce renouveau il est aussi causé par la fascisation, ce qui permet de radicaliser des personnes qui ne se sentaient pas concernées avant. Moi, je suis soulagé de voir qu’en France le recul des droits des personnes trans est beaucoup moins important que dans d’autres pays : la volonté d’enraciner la transphobie dans le féminisme ne marche pas, par exemple, contrairement au Royaume-Uni.

Et même dans les organisations politiques de gauche comme LFI, le NPA-A, l’UCL, ou dans les commissions spécifiques des organisations syndicales comme la CGT, il y a un vrai intérêt et un très bon accueil sur ces thématiques, y compris de la part des personnes cis. C’est une question qui a émergé très rapidement dans les organisations et qui est bien accueillie, notamment parce que ça a été portée par des militantes à l’intérieur de ces orgas. C’est très positif que les orgas d’extrême gauche prennent le pli de ces fonctionnements.
J’ai l’impression qu’on fait bloc malgré nos différences de vécu. Ça me donne de l’espoir.

Propos recueillis par Hugo (UCL Paris Nord-Est)

[1Clovis Maillet, Les Genres fluides, Paris, Arkhé, 2020  ; Gabrielle Houbre, Les Deux Vies d’Abel Barbin, né Adélaïde Herculine (1838-1868), PUF, 2020.

[2Un Pink Bloc est un cortège queer, revendiquant un même combat contre le capitalisme et le système patriarcal de genre.

[3Mouvement trans actif dans les années post-1968, d’abord au sein du Front homosexuel d’action révolutionnaire puis autonome.

[4Lola Miesseroff, Voyage en outre-gauche, Libertalia, 2018.

 
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