Marche de l’ExisTransInter : Des conflits politiques aux conséquences désastreuses

Si la marche annuelle de l’ExisTransInter (ETI) a mobilisé largement cette année, les dernières semaines d’organisation ont été traversées par de nombreux litiges, menant finalement à ce que les organisations syndicales, politiques et LGBTI généralistes soient exclues du cadre d’organisation. L’autrice de cette article, qui était mandatée par l’UCL dans l’inter-orga, donne sa version des événements.
Le 4 octobre dernier sortait un communiqué Instagram publié conjointement par douze organisations, et dont le titre, simple et direct, nous faisait part de la situation critique dans laquelle se trouvait la marche annuelle d’envergure nationale de défense des droits des personnes trans et intersexes : « Sauvons l’ExisTransInter ! ».
On y apprenait que depuis quelques années l’organisation de la marche avait été « confisquée par l’actuelle coordination Existrans […] à une heure où plus que jamais l’unité et la coopération sont nécessaires ». Cette coordination, n’hésitant pas à recourir à la manipulation ou même l’intimidation pour parvenir à ses fins, était parvenue à imposer « la présence et la vision d’organisations LGBT+, généralistes, syndicales et politiques ». Cela avait eu pour conséquence des dérives où l’appel réduisait les revendications « à la seule lutte contre la bourgeoisie », tandis qu’on acceptait la présence dans le cadre de syndicats « putophobes ».
Heureusement, les organisations rassemblées dans la fronde à l’initiative du Comité intersexe activiste (CIA) n’allaient pas se laisser écraser de cette manière. Et pour cause : le 12 octobre, soit six jours avant la marche, sort un nouveau communiqué qui nous annonce que le cadre « retrouve une dynamique collective » en décidant, par un vote démocratique, d’interdire la prise de parole et la participation aux réunions des organisations politiques et syndicales. Ainsi, les revendications des plus exposées ne sont plus « diluées », leurs espaces sont « protégés », et leur choix ne sont plus « dirigés ».
L’envers du décor
Malheureusement, ce discours manichéen – mettant en scène le combat des vaillantes organisations de premiers et premières concernées contre les machineries politiques et syndicales voulant s’approprier ces luttes à leurs propres fins – est bien éloigné de la réalité du terrain. Ces communiqués déforment tantôt en omettant certains détails qui clochent, tantôt en recourant aux mensonges les plus grossiers.
Tout d’abord, il est faux d’affirmer que le cadre de l’ExisTransInter a perdu de son autonomie vis-à-vis des organisations politiques ou syndicales. En effet, ces organisations n’ont jamais eu droit de vote sur les décisions. De plus, leur intervention en réunion se limitait à l’organisationnel, et elles n’avaient pas la parole sur les débats de fond. Toutes les revendications de la marche de l’ETI de cette année sont issues des organisations trans et LGBTI présentes dans le cadre, et d’elles seules.
Le communiqué du 4 octobre affirme que ces revendications sont réduites à la lutte contre la bourgeoisie. Or, sur les sept d’entre elles mises en avant lors de l’appel à la marche de cette année, aucune ne fait explicitement mention à la lutte de classe. Trois concernent l’accès aux transitions de genre, une réclame la fin des mutilations sur les personnes intersexes. Au final, seules les trois dernières revendications ne sont pas spécifiques aux seules personnes trans et intersexes : deux d’entre elles concernent l’anti-impérialisme et la régularisation des sans-papiers, une enfin réclame la dépénalisation du travail du sexe.
Étrange, pour un cadre censé être vérolé par des syndicats et organisations « putophobes »... C’est que pour participer au cadre, il faut d’abord signifier son accord avec une plateforme qui définit une base politique commune, et que cette plateforme interdit la participation à des organisations ayant une ligne abolitionniste d’État. Ainsi, les seuls syndicats présents sur le Discord d’organisation ont une posture anti-abolitionniste. Encore un détail que le communiqué du CIA a « oublié » de mentionner.
Un véritable putsch
Pour finir, penchons-nous sur l’accusation de ce même communiqué comme quoi un certain nombre d’organisations trans et intersexes auraient été exclues du cadre de manière anti-démocratique. Les organisations politiques et syndicales ont été invitées à participer aux visios d’organisation pour la première fois après l’épisode de la pandémie du Covid-19, où le manque d’effectifs se faisait cruellement sentir. Depuis, des orgas politiques comme l’Union communiste libertaire, le Nouveau Parti anticapitaliste-l’Anticapitaliste ou Révolution permanente/Du Pain et des Roses ont assuré des mandats cruciaux pour que la marche puisse continuer d’avoir lieu, mais toujours en se cantonnant à un soutien logistique.
L’invitation des organisations politiques, syndicales et LGBTI aux réunions d’organisation avait été comme il se doit votée démocratiquement par les organisations trans et intersexes investies à l’époque. Il a toujours été possible de la remettre en question, en soumettant un vote à l’ordre du jour. Un tel vote a eu lieu par deux fois lors des premiers mois de la préparation de l’édition 2025, en étant annoncé longtemps à l’avance sur le Discord d’organisation. Les deux fois, notre participation a été ré-affirmée.
Finalement, le 7 octobre, soit précisément onze jours avant la tenue de la marche, des représentantes et représentants de cinq organisations trans et intersexes – qui pour certaines d’entre elles n’ont jamais participé à l’organisation de la marche – rejoignent la réunion de réglage des derniers détails. Ces nouvelles et nouveaux arrivants forcent en début de réunion la tenue d’un nouveau vote concernant notre participation aux visios, en prétextant que cela relève d’une « situation d’urgence ». Le vote a lieu, trois voix pour la participation, sept contre : on nous demande donc de quitter immédiatement la visio. Après la réunion, on nous annonce par message que nous allons être de plus éjectées du Discord d’organisation.
Bien évidemment, les organisations citées ne proposent personne pour reprendre au dernier moment les mandats logistiques assurés notamment par l’UCL. Ce qui devait arriver arriva : depuis cet épisode malheureux et jusqu’au jour J, les dysfonctionnements ont été nombreux, épuisant les militantes et militants au service d’ordre ou au cortège calme, et parfois mettant en danger les participantes et participants à la marche, comme lors de l’insertion des véhicules PMR au sein du cortège sans concertation collective.
Si les différentes organisations trans et intersexes de la fronde avaient réellement eu l’intention de « sauver » l’ExisTransInter plutôt que de la saboter, elles auraient procédé à notre exclusion cinq mois auparavant comme elles ont toujours été en droit de le faire, et non seulement dix jours avant la marche. Si elles avaient réellement dans le viseur des organisations généralistes cherchant à s’approprier le mouvement, elles n’auraient pas eu besoin de porter des arguments mensongers sur le fonctionnement démocratique du cadre ou sur notre positionnement en son sein. Mais alors, si ce n’est finalement pas le nœud du problème, si leurs arguments ne sont en fait qu’un prétexte, quelles sont les véritables motivations de ces manœuvres politiques déplorables ?
Des désaccords idéologiques
Ne nous y trompons pas : ces affrontements ne sont pas dus à des désaccords politiques avec des forces extérieures aux mouvements trans et intersexes, mais bien à des divergences idéologiques internes. Les véritables cibles, se sont les personnes trans qui sont favorables à un travail unitaire avec les organisations syndicales et à une approche intersectionnelle des luttes trans les reliant aux autres luttes anticapitalistes, anti-impérialistes ou encore antifascistes. Cette position est partagée par des organisations trans et LGBTI comme l’Organisation de solidarité trans, Fransgenre ou les Inverties, mais aussi par celles et ceux d’entre nous qui avons choisi de nous investir non pas dans des organisations spécifiques (ou pas seulement), mais dans des organisations politiques ou syndicales généralistes.
Nous sommes de plus en plus à choisir cette approche, d’une part parce que les enjeux trans et intersexes sont aujourd’hui mieux pris en compte d’une manière générale dans le milieu militant, et d’autre part parce que nous sommes convaincues que ces liens sont essentiels pour mener au changement profond de société que nous désirons. Refuser le travail unitaire, refuser d’intégrer les enjeux intersectionnels dans les luttes trans et intersexes, c’est prendre le risque de s’isoler politiquement, mais aussi de n’obtenir des améliorations que pour certaines et certains d’entre nous, les plus privilégiées. En ces temps troublés, nous devons continuer à défendre les méthodes démocratiques et la diversité d’approches et de tactiques, plutôt que de régler nos divergences idéologiques par la manipulation et la division en désignant comme adversaires une sous-partie des militantes et militants LBGTI.
L’avenir nous dira si l’ExisTransInter continuera d’exister dans les années à venir. Ce qui est sûr, c’est que nous, militantes et militants trans en faveur du travail unitaire, continuerons de nous organiser et de développer le travail en inter-orga. Si une poignée d’associations ou de collectifs aux lignes confuses, libérales ou isolationnistes veulent nous chasser des cadres existants, nous en créerons de nouveaux, dans lesquels ces pratiques violentes et antidémocratiques n’auront pas leur place.
Johanna (commission Antipatriarcat de l’UCL)






