Mark Bray : « Depuis leur création, les USA sont un pays suprémaciste blanc »

Mark Bray est un historien et professeur d’université états-unien spécialisé dans l’analyse des mouvements fascistes. Il a publié en 2017 aux éditions Melville House un livre intitulé Antifa : The Anti-Fascist Handbook [2], traduit en français en 2024 sous le titre L’Anti-fascisme, son passé, son présent et son avenir (voir ci-après). À la suite de la « chasse aux antifas » déclarée sous Trump et après avoir reçu des menaces de mort, il a été contraint de fuir en Espagne avec sa famille. Propos recueillis par un camarade de l’UCL le 11 décembre dernier.
- Mark Bray, L’anti-fascisme, son passé, son présent et son avenir, traduit de l’anglais par Paulin Darnel, préface de Sébastien Fontenelle,éditions Lux, août 2024, 328 pages, 17 euros.
Alternative libertaire : Vous avez quitté les États-Unis après avoir reçu de nombreuses menaces. Comment analysez-vous le fait qu’un universitaire ait été pris pour cible dans l’Amérique de Trump ?
Mark Bray : C’est le résultat de décennies d’attaques des Républicains contre les universités dans une critique anti-intellectuelle de l’expertise avec la montée des idées anti-vaccins, climatosceptiques... La situation s’est aggravée ces dernières années. Turning Point USA, cofondé par Charlie Kirk, a mis en place une liste de surveillance des professeurs depuis 2017, et j’y figure. Tous les professeurs figurant sur cette liste reçoivent des menaces et font l’objet de harcèlement. Dans des États comme le Texas ou la Floride, les gouvernements ont interdit l’enseignement de certaines matières, ont licencié des professeurs en raison de leurs opinions politiques ou parce qu’ils enseignaient des sujets controversés.
Qualifieriez-vous la deuxième administration Trump de fasciste ?
Je ferais la distinction entre l’administration, sa politique et ses objectifs, que je qualifierais de fascistes, et la situation réelle des États-Unis, qui n’ont pas atteint le stade d’une dictature fasciste à part entière. Nous avons toujours des partis politiques opérants. Nous avons des élections. Nous avons des manifestations de masse où les gens ne sont pas abattus ou arrêtés. Je pense que l’administration Trump et beaucoup de ses alliés, sont fascistes à un degré ou à un autre, qu’ils essaient de mettre en place un programme visant à créer un État autoritaire. Je ne pense simplement pas qu’ils y soient encore tout à fait parvenus.
Pensez-vous que nous nous en approchons ?
Difficile à dire. Historiquement, pour y parvenir, il faut une crise ou une situation d’urgence vraiment grave. Trump n’a pas pour l’instant ce genre de situations d’urgence, mais il a essayé de les fabriquer de toutes pièces. Pour lui, l’immigration est une invasion, Antifa est une organisation terroriste, et même sa justification des droits de douane est liée à des situations d’urgence. Mais il aurait besoin d’une crise plus réelle pour que suffisamment d’États-uniens et États-uniennes soient terrifiées pour l’accepter. Cela pourrait arriver. L’économie ne se porte pas bien. Je pense que le fait que les États-Unis aient un système fédéral dans lequel les États conservent une autorité importante par rapport au gouvernement fédéral rend un peu plus difficile la centralisation du pouvoir. Il y a un scénario dans lequel le niveau d’autoritarisme atteint une sorte de plateau.
En dehors du gouvernement, pourriez-vous expliquer comment la montée de l’extrême droite se produit sur le terrain aux États-Unis ?
Pendant des décennies, l’extrême droite a mené avec succès une campagne pour remporter les élections locales aux conseils scolaires, municipaux, etc. dans de nombreux États conservateurs, où elle a réussi à modifier les programmes scolaires. La montée de l’extrême droite est moins liée à l’activisme local de la droite qu’à la capacité de celle-ci à influencer de nombreuses perspectives sociétales par le biais des médias sociaux, du discours et de la culture.
La décennie 2011 à 2020 est celle des mouvements sociaux progressistes les plus importants que les États-Unis aient connus depuis les années 1970. Il y a eu Occupy Wall Street et Black Lives Matter (BLM), les mouvements de libération LGBTI, me too... Au cours de cette période, de nombreuses transformations se sont produites au niveau culturel autour de ce qui était considéré comme raciste ou sexiste. Et chaque fois qu’il y a un changement social progressiste, cela provoque une réaction négative, ce qui a été le cas ici, de manière très violente. Les réseaux sociaux sont de plus en plus contrôlés par des milliardaires de droite. Il y a eu un énorme retour de bâton culturel, des efforts à travers les réseaux sociaux, à travers différents types d’influenceurs, pour rendre à nouveau acceptable le racisme et le sexisme explicites. Je pense que cela a remodelé le paysage culturel du pays d’une manière qui favorise les politiciens MAGA qui se présentent comme les gardiens des valeurs américaines de bon sens.
Voyez-vous une augmentation des actes violents racistes ? Vu depuis l’Europe, nous semblons constater une augmentation, mais est-ce simplement parce que cela est plus médiatisé ?
Au cours des dix dernières années, c’est vrai. Des études ont montré que l’élection de Trump en 2016 a encouragé une grande partie de l’extrême droite à se montrer plus agressive et violente. Je pense que cela a continué, mais il faut aussi noter que l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la force anti-immigrés, recrute sans aucune condition de qualification. Il y a beaucoup d’extrémistes de droite qui cherchent un emploi et qui, en travaillant pour l’ICE, donnent libre cours à leur racisme violent envers les immigrées. Je placerais donc la violence de l’ICE dans cette perspective plus large. Il n’y a pas vraiment d’effort concerté de la part des groupes fascistes locaux pour aller attaquer les gens. Il y a des crimes haineux individuels mais je pense que l’ICE est devenu un vecteur plus important pour ce type de violence fasciste.
Tout cela représente-t-il une véritable rupture dans l’histoire des États-Unis, ou s’agit-il au contraire de l’aboutissement d’un système qui, dès le départ, était animé par une dynamique autoritaire, impérialiste et raciste ?
Je pense qu’il s’agit davantage d’une continuité que d’une rupture. Si l’on considère l’histoire américaine dans son ensemble, on constate que chaque fois que les Noires se sont battues pour leur liberté, il y a eu une réaction raciste de la part des Blancs. C’est ce qui s’est passé avec BLM, et le trumpisme en est une autre version. Les États-Unis sont un pays suprémaciste blanc depuis leur création. Il y a eu une brève période entre les années 1960 et aujourd’hui où, en raison des mouvements pour les droits civiques, les deux partis ont dû déclarer que le racisme était mauvais, mais on ne peut pas dire qu’il n’y en avait plus. Les Républicains n’ont jamais cessé d’être un parti raciste. Aujourd’hui, en réponse au mouvement BLM, ils acceptent un discours suprémaciste blanc légèrement édulcoré. Dans l’ensemble, il s’agit d’une continuation de la longue tradition suprémaciste blanche qui existe aux États-Unis depuis le début.
Quelle est votre analyse des différents mouvements de résistance aux États-Unis, qu’il s’agisse de groupes organisés anti-fascistes ou de réactions plus spontanées de la population ?
Les événements à Los Angeles de juin 2025 contre l’ICE ont probablement été le moment le plus significatif de la résistance à Trump. Je pense que le mouvement anti-ICE à Los Angeles, Chicago ou encore New York est la forme de résistance la plus encourageante aux États-Unis à l’heure actuelle. Il s’agit là d’un effort en faveur de l’autogestion et de l’autodéfense de la communauté, et c’est une sorte de lutte antifasciste. Un autre aspect a été les manifestations « No Kings » (« pas de rois »), qui ont rassemblé plus de 7 millions de personnes à travers les États-Unis, y compris dans les petites villes. Idéalement, j’aimerais voir une sorte de fusion entre ces deux mouvements, la popularité massive de « No Kings » et l’organisation locale et l’action directe du mouvement anti-ICE. Je pense que c’est vraiment à cela que ressemble actuellement un mouvement antifasciste de masse aux États-Unis. Il existe bien sûr des groupes antifascistes aux États-Unis, mais ils n’ont pas vraiment été visibles dans l’espace public au cours des cinq ou six dernières années, ce qui montre à quel point l’attention que leur porte Trump est absurde.
Avez-vous une explication quant à la raison pour laquelle ces groupes antifascistes ou de gauche organisés sont si invisibles ?
Vers 2016-2017, de nombreux groupes fascistes et d’extrême droite aux États-Unis avaient envie d’affirmer leur présence dans la rue et d’établir leur propre position politique indépendante dans la politique américaine, même indépendamment de Trump et du mouvement MAGA. L’effort le plus célèbre a été la manifestation « Unite the Right » (« Unissons la droite ») à Charlottesville en 2017. De nombreux groupes antifascistes et antiracistes se sont présentés et ont organisé une contre-manifestation. Ils ont largement remporté la bataille dans les rues dès 2017-2018. Et en 2020, les manifs d’extrême droite ont pris fin. Ils ont échoué.
Ce qui s’est donc passé, c’est que de nombreux groupes d’extrême droite se sont simplement ralliés au mouvement MAGA et que leurs membres ont participé à des manifestations pendant la pandémie, par exemple contre les vaccins ou les masques. Une exception est le groupe Patriot Front, lui n’organise pas vraiment de manifestations, mais plutôt de petites actions éclair. Une douzaine de ses membres montent dans un camion, se rendent à un endroit sans prévenir, descendent, défilent un peu, prennent une photo, puis s’enfuient. Ainsi, les antifascistes ne peuvent pas se mobiliser pour s’opposer à eux. La raison pour laquelle ces groupes antifascistes ne sont pas très visibles est qu’ils n’ont pas eu de raison d’être actifs dans la rue pour affronter l’extrême droite. Le mouvement antifasciste américain est très axé sur la culture de la sécurité et la protection de l’identité de ses membres. Ils ont donc été actifs dans l’ombre.
Quelles similitudes avec les États-Unis voyez-vous sur les tentatives croissantes d’interdire les mouvements antifascistes, en particulier en Europe ?
Trump et l’extrême droite américaine ont eu une influence sur la politique de droite dans d’autres pays, y compris en Europe. Il y a eu plusieurs tentatives pour imiter la déclaration de Trump qualifiant Antifa d’organisation terroriste. C’est certainement très inquiétant. Le décret déclarant Antifa comme organisation terroriste n’a aucun pouvoir juridique réel, car les entités nationales ne peuvent pas être déclarées terroristes, seules les entités étrangères le peuvent. Ainsi, la déclaration du gouvernement américain selon laquelle il existe quatre groupes Antifa supposés terroristes en Europe semblait être une tentative de créer une sorte d’entité terroriste étrangère imaginaire Antifa dans le but de relier des groupes américains à ces groupes européens afin de déclarer les groupes américains comme terroristes. Cela ne s’est pas encore produit. La droite a compris qu’il était utile pour elle de présenter la gauche comme violente, intolérante, dangereuse et terroriste.
Voyez-vous des spécificités dans ce qui se passe en Europe ? Y a-t-il des choses que vous ne verriez jamais aux États-Unis ou vice versa ?
Vers 2016-2018, la méthode la plus efficace utilisée par les antifascistes américains était le doxxing [1]. On a pu le constater, par exemple, lors des efforts visant à organiser la suite du rassemblement « Unite the Right » à Washington, en 2018. La plupart des fascistes ne se sont pas présentés parce qu’ils avaient peur d’être doxxés, car lors du premier rassemblement, beaucoup d’entre eux avaient perdu leur emploi, avaient été dénoncés par leur famille, ou intimidés. Le doxxing était donc une méthode très efficace à l’époque. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, car le coût social d’être fasciste ou nazi a en quelque sorte disparu aux États-Unis. Des antifascistes européens et européennes m’ont dit que ça se faisait peu en Europe, que ce n’était pas vu comme honorable.
Quels outils peuvent être mobilisés par une organisation politique comme l’UCL pour lutter contre tout cela ?
Je pense que c’est simplement une variation du rôle de l’organisation politique anarchiste dans la lutte plus large. Le rôle de ces organisations est, entre autres, de clarifier la dynamique politique de la lutte et de créer un espace où des militants et militantes partageant les mêmes idées peuvent échanger leurs points de vue, coordonner leurs actions et essayer d’influencer la lutte plus large dans une direction qui correspond à ce que l’organisation politique souhaite promouvoir. Cela peut se faire dans n’importe quel type de lutte, y compris la lutte antifasciste.
Il est certain que beaucoup de gens considèrent les élections comme la solution à l’antifascisme. Dans ce contexte, être capable de faire valoir de manière concertée que les élections n’ont presque jamais arrêté le fascisme et que nous ne pouvons pas compter dessus, nous devons mobiliser une forme d’autodéfense et d’autogestion collective de la communauté face au fascisme, c’est une sorte d’intervention anarchiste dans le discours de l’antifascisme. Et je pense que le rôle d’une organisation comme l’UCL est d’essayer de promouvoir ces perspectives anti-autoritaires, ces perspectives qui favorisent la construction de réseaux de solidarité à partir de la base. Mais bien-sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire.
Propos recueillis, traduits et retranscrits par Sano (UCL Marseille)






