Antifascisme

Marseille : Ibrahim Ali, dernière victime d’une série de crimes racistes




« Je vais rater le bus » : ce fut sûrement la dernière pensée ­d’Ibrahim Ali avant d’entendre dans son dos le coup de feu qui lui fauchera la vie. Le 21 février 1995, Ibrahim, jeune garçon de 17 ans d’origine comorienne, sort d’une répétition de rap avec ses amis. Vivant dans le quartier de la Savine, au nord de Marseille, il voit le bus au loin et court pour l’attraper afin de rentrer chez lui. Une scène très banale de la vie quotidienne, s’il n’avait croisé le chemin de colleurs d’affiches du Front national (FN) qui lui tirent dans le dos. «  Ils m’ont eu  » furent ses dernières paroles.

Cet assassinat de sang-froid déclenche une ­large mobilisation de la gauche, des quartiers et de la communauté comorienne. 20 000 personnes défilent sur la Canebière pour crier leur indignation et réclamer « justice face à ce crime raciste ». Mais tout le monde ne partage pas cette analyse : pour Bruno Mégret, le représentant local du FN, il s’agit d’un acte de légitime défense. Pour défendre les meurtriers, les dirigeants du FN interpellent les pouvoirs publics, estimant que « les véritables criminels sont ceux qui ont laissé entrer “48 000 Comoriens à Marseille” » [1].

En juin 1995 démarre le procès des trois colleurs d’affiches devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence : Robert Lagier, nostalgique de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) [2], est accusé d’être l’auteur du coup de feu mortel ; Mario d’Ambrosio est également poursuivi pour avoir tiré et Pierre Giglio pour complicité et possession d’arme. Ils adoptent ensemble une ligne de défense tellement absurde qu’elle est balayée par l’enquêteur de police : d’après leurs dires, les colleurs souhaitaient« intimider » les jeunes ; ce qui est difficilement compréhensible lorsque l’on tire dans le dos de quelqu’un qui court dans la direction opposée à la vôtre. Les colleurs plaident tout de même la légitime défense car, selon eux, lorsque trois Français collent dans les quartiers nord, ils craignent pour leur vie. L’avocat général pointe quant à lui la responsabilité directe du FN pour avoir mené une large campagne de soutien aux meurtriers ce qui a « légitimé leur crime ». Les assassins sont condamnés respectivement à 15, 10 et 2 ans de prison.

Pour ne jamais oublier, le combat de la mémoire

Pour ne pas qu’Ibrahim tombe dans l’oubli, sa famille et ses proches n’ont cessé de se battre.

En 2021, après 26 ans de lutte, la famille Ali a enfin réussi à faire rebaptiser l’avenue des Aygalades, dans les quartiers nord de Marseille, du nom ­d’Ibrahim Ali. Une plaque commémorant le lieu de son assassinat a été fixée. Pendant des années, la municipalité LR de Marseille s’y était refusée. Il a fallu un changement de bord politique, avec le passage de la ville au PS, pour que l’inauguration puisse se faire.

En 2024, la mémoire officielle d’Ibrahim Ali a encore connu un rebondissement. Le 18 octobre, lors d’un conseil municipal plus qu’agité, la majorité a voté la création du prix Ibrahim-Ali à destination des élèves de primaires et de leurs enseignantes et enseignants, afin de travailler sur la question de la lutte contre le racisme et les discriminations.

Côté militant, des commémorations annuelles se perpétuent, portées par les collectifs de soutien. Cette année, pour les trente ans de sa mort, les organisations portant le combat antiraciste se sont unies afin de réaliser un collage sur l’ensemble de la ville. De grands portraits d’Ibrahim ont été placardés sur de nombreux murs, pour que personne n’oublie que l’extrême droite tue.

Une lourde histoire de meurtres racistes

Ibrahim Ali n’est pas le premier mort sous les coups de l’extrême droite à Marseille ; la ville porte hélas un passé sanglant de crimes racistes qui plonge ses racines en 1973.

Dans le contexte du choc pétrolier des années 1972, de la crise économique qu’il engendre et de la rancœur à l’égard de la guerre d’Algérie, une xénophobie profonde monte en France.

Le 25 août 1973, Salah Bougrine, un Algérien déclaré par la suite irresponsable pénalement, tue un traminot marseillais. Le journal d’extrême droite Le Méridionnal s’empare de ce fait-divers tragique et publie : « Assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée ». Dans la même veine, un Comité de défense des Marseillais se constitue qui prétend« assurer la sécurité des Français » : il s’installe dans les locaux du FN.

S’en suivront une série de meurtres sanglant : Rachid Moukla, 25 ans, retrouvé le corps criblé de balles ; Saïd Aounallah retrouvé près d’un dépôt de bus ; Abdel Wahab Hemahoum tué à coup de madrier sur le Vieux-Port au cours d’une bagarre ; Ladj ­Lounes, 16 ans, abattu de sang-froid par un policier ; Hamou Mebraki dont le crâne a été défoncé par son patron ; Saïd Ghilas ; Bensaha Mekernef décédé également à la suite ­d’une fracture du crâne ; Mohammed Ben Brahim abatu par sa voisine, etc. [3] En réaction à ces assassinats, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) [4] déclenche un appel à la grève générale contre le racisme, appel qui sera suivi dans toute la France.

L’apothéose de cette vague raciste a lieu le 14 décembre 1973, jour de l’attentat contre le Consulat d’Algérie de Marseille faisant quatre morts et vingt blessés. Cet attentat est revendiqué par le groupe Charles-Martel rassemblant des anciens de l’OAS et de l’Algérie française. Et pourtant, ses auteurs ne seront jamais inquiétés. Le lendemain, 3 000 personnes se rassemblent pour crier leur colère. Le 18 décembre, le MTA réunit 15 000 personnes à Marseille pour l’enterrement des victimes.

Entre l’été et l’automne 1973, sur les 50 assassinats racistes répertoriés, 17 ont eu lieu dans la cité phocéenne. À ce jour, seuls deux ont été jugés et leurs auteurs condamnés avec de la prison avec sursis.

Aujourd’hui, Marseille est à la croisée des chemins : elle est à la fois à des années-lumière du projet de société porté par le Rassemblement national tout en étant cernée par l’extrême droite, désormais chez elle dans le sud-est de la France et progressant électoralement dans de nombreuses circonscriptions de la ville. Heureusement, la résistance s’organise  : depuis les dernières élections, la ville est quadrillée par des collectifs antifascistes de quartier dont le dynamisme va s’avérer crucial dans les années qui viennent.

Myriam (UCL Marseille)

[2L’OAS est organisation terroriste clandestine française d’extrême droite créée en février 1961 pour défendre la présence française en Algérie. Pour cela, elle utilise tous les moyens dont le terrorisme à grande échelle. Elle est responsable de près de 2 000 morts, principalement en Algérie.

[4Fondé en 1972 par des travailleurs immigrés maghrébins et des étudiants originaires du Maghreb ou du Machrek, le MTA était proche de la Gauche prolétarienne. Il regroupait des militants d’extrême gauche, des étudiants arabes et des travailleurs immigrés. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_travailleurs_arabes

 
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