Syndicalisme

Métiers de la création : Pour une continuité des revenus des artistes auteurices




Alors que la période est plutôt à la défense des conquis sociaux, les syndicats d’artistes-auteurices mènent une lutte offensive dans le but d’arracher un nouveau droit social : leur rattachement à l’assurance chômage. Pour lutter contre la précarité endémique des métiers de la création, mais aussi pour transformer la société.

Depuis 2022, les organisations syndicales des artistes-auteurices s’organisent pour revendiquer une « continuité de revenus ». Comprendre : l’accès à l’assurance chômage, à laquelle ils et elles n’ont aujourd’hui pas droit. Mais avant d’aller plus loin, c’est quoi une artiste-auteurice ? Plus qu’un métier, c’est un statut, qui regroupe les métiers de la création artistique : auteurrices de littérature ou de BD, dessinateurices, compositeurices, réalisateurrices, photographes, mais aussi traducteurices… Plus d’une trentaine de professions pour plus de 300 000 personnes en 2021 [1].

Une gestion catastrophique

Les artistes-auteurices sont adossées au régime général pour leur couverture sociale. Jusqu’en 2019, l’exercice de ces droits passait par deux associations agréées : la Maison des artistes pour les arts visuels, graphiques et plastiques, et l’Agessa pour les métiers du livre, de la musique et de la photographie. La gestion par l’Agessa a été notoirement catastrophique : pendant 40 ans, elle a « oublié » de verser tout ou partie des cotisations retraites de ses affiliées, entraînant des situations terribles, beaucoup ne l’ayant découvert qu’une fois arrivées à l’âge de compter leurs trimestres [2]. Elle a été condamnée pour cela en 2024.

Début 2019, la Maison des artistes et l’Agessa fusionnent dans la précipitation. Ce qui deviendra plus tard la Sécurité sociale des artistes auteurs n’est au départ que… l’Urssaf Limousin, qui récupère le dossier sans formation ni expérience et avec des moyens insuffisants. C’est un carnage : 90 % des affiliées disent avoir rencontrés des problèmes. Certaines ne peuvent pas accéder à leur espace et déclarer leurs revenus pendant plus d’un an. D’autres se voient demander de régler des montants de cotisations aberrants, parfois de plus de 10 000 euros [3].

Au fil des années, les choses ont fini par rentrer dans l’ordre, mais ces événements ont participé à réactiver la solidarité parmi les artistes-auteurices et à relancer leurs syndicats, indispensables pour se sortir de certaines situations. Le Covid et les discours de Macron sur « le fromage, le jambon » et les « choses très concrètes » auront fini d’échauder les esprits, les artistes-auteurices ayant été littéralement laissées à l’abandon pendant les confinements.

Sortir de la culture de la précarité

En effet, les affiliées du statut ne bénéficient d’aucune assurance chômage, de congés payés ou de couverture en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle. Face à la précarité, beaucoup se reposent sur le RSA ou l’Allocation de solidarité spécifique (ASS) [4] pour compléter leurs revenus. Cette précarité statutaire participe lourdement à un tri social dans la culture : l’accès à ces métiers étant matériellement conditionné au fait de pouvoir endurer des années d’extrême précarité. Si ce n’était pas le cas, ils compteraient probablement davantage de personnes minorisées, et assurément moins de bourgeois, petits et grands.

Contrairement à l’ensemble des salariées, les artistes-auteurices ne bénéficient pas du droit à un revenu de remplacement versé par l’assurance chômage. 75% des artistes-auteurices vivent sous le seuil de pauvreté.
Patrice Leclerc/phototheque.org

C’est dans ce contexte qu’émergent un projet politique et une proposition de loi revendiquant la continuité de revenus, fruits du travail de plusieurs syndicats [5] et de la commission culture du PCF. Passé un seuil de revenu – glissant sur trois ans – les travailleuses et travailleurs artistes-auteurices ouvriraient le droit à une indemnité mensuelle lorsqu’ils et elles n’ont pas de revenus. Un système qui s’inspire de l’intermittence du spectacle. Ambitieux et offensif, le projet propose même de fixer un plancher à cette indemnité à 85 % du SMIC brut. Le tout serait financé par la Contribution sociale généralisée (CSG) que paient déjà les artistes-auteurices et par une petite contribution de solidarité inter-professionnelle. Mais aussi avec une nouvelle cotisation pour les « diffuseurs », concrètement les employeurs des artistes, qui ne payent pour le moment que 1,1 % de cotisations sur les rémunérations brutes.

Hégémonie culturelle intensify

Le projet a depuis reçu le soutien de plus d’une quarantaine d’organisations syndicales et professionnelles du secteur, qui ont organisé de nombreuses actions et événements pour défendre ces revendications. L’objectif n’est pas de porter une proposition offensive pour la beauté du geste, mais bien de mobiliser pour construire un rapport de force afin d’arracher un nouveau droit social. Des présentations publiques se multiplient pour construire un soutien populaire autour de cette proposition et ne pas seulement s’en remettre au bon vouloir des groupes de gauche à l’Assemblée nationale. Une brochure très complète détaille le projet [6].

Le 1er mai 2024, les artistes-auteurices ont fait une belle apparition à Paris pour revendiquer la continuité de leurs revenus.
Patrice Lecler phototheque.org

Plus qu’une simple revendication catégorielle, le projet de continuité de revenus porte une volonté politique de transformation sociale. Cette stabilité de revenus donnerait beaucoup plus de force de négociation face aux employeurs et pourrait modifier en profondeur les rapports de force dans les industries de la culture. Mais en sortant ces métiers d’une précarité structurelle, il s’agit aussi de créer des conditions matérielles qui puissent permettre l’émergence de futures générations de créateurs et créatrices issues des classes populaires.

N. Bartosek (UCL Alsace)

[1«  Observatoire des revenus et de l’activité des artistes-auteurs : données 2019-2021  », DEPS, ministère de la Culture, 2024.

[2Nicole Vulser, «  L’Agessa a amputé la retraite de dizaines de milliers d’auteurs  », Le Monde, 15 février 2020.

[3Nicole Vulser, «  La réforme du régime social reste cauchemardesque pour les artistes auteurs  », Le Monde, 1er mars 2021.

[4L’ASS est un minimum social versé par France travail. Son montant est plafonné à 570 €.

[5Syndicat national des artistes plasticiennes CGT, Syndicat des travailleureuses artistes-auteurices CNT-SO, La Buse, la Société des réalisatrices et réalisateurs de films et l’Alliance France design.

[6«  Pour une continuité de revenus des artistes auteurices  », à télécharger sur : Continuite-revenus.fr.

 
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