Pleins feux

Militarisation : Comment faire la guerre à la guerre ?




Le 18 novembre, la déclaration choc du chef d’état-major des armées sur nécessité d’« accepter de perdre des enfants » n’a fait que confirmer un tournant militariste de plus en plus franc de la part de l’État. Alors que la gauche réformiste semble embrasser ces discours, comment lutter contre cette poussée nationaliste et mortifère ?

En novembre 2025, le ministère de l’Éducation nationale a sorti discrètement un fascicule intitulé « Éducation à la défense : Acculturer les jeunes à la défense ». Ne cachant pas son but, ce livret vise à apprendre aux jeunes à aimer l’armée, à découvrir ses métiers et à les pousser à la rejoindre. Depuis déjà des années, l’armée est présente dans les établissements scolaires, formant des partenariats d’études, se présentant dans les classes et globalement tout l’établissement, de la cour au CDI, l’armée envoyant gratuitement toutes ses publications aux établissements du second degré. Les Salons d’études et des métiers sont également prisés par l’armée, où elle se présente comme une solution face aux avenirs de plus en plus incertains de la jeunesse.

La jeunesse, première cible du recrutement

La Journée d’appel et de citoyenneté (JDC), indispensable pour pouvoir passer le bac, devient de plus en plus « ludique » dans ses nouvelles versions. Tir sportif laser, jeux de stratégie, repas militaire, levée des couleurs, chant de La Marseillaise... Toujours dans le but de renvoyer une image positive et enviable de l’armée. Des moments similaires sont observés auprès de publics encore plus jeunes : des levés de drapeau avec Marseillaise ont été fait dans des écoles primaires. Tout cela dans un seul objectif : rendre l’armée cool auprès de la jeunesse populaire, construire l’idée que l’armée ne serait qu’une branche de métier comme une autre, voire un métier enviable et désirable.

La fin du Service national universel (SNU), annoncée cette année, a pu sembler être une victoire du mouvement social qui s’était mobilisé depuis plusieurs années contre cet endoctrinement. Cette fin prématurée n’avait en réalité que pour but de mieux introduire le nouveau service militaire du gouvernement. Annoncé par Macron le 27 novembre, ce service « purement militaire » et « réservé aux volontaires » devrait débuter à l’été 2026.

Toute la société est dirigée vers la guerre

Ceci n’est que la branche « jeunesse » d’une militarisation plus globale de notre société. De façon de plus en plus assumée, notre bourgeoisie prépare notre entrée en guerre. Le 18 novembre, le chef d’état-major Fabien Mandon a déclaré lors du 107e Congrès des Maires qu’il fallait « que le pays soit prêt dans trois à quatre ans pour démontrer notre force à la Russie », appelant les maires à parler à leurs concitoyens pour les inciter à rejoindre les réservistes.

Dans une note d’instruction aux Autorités régionales de santé, la ministère de la Défense Catherine Vautrin a demandé aux hôpitaux de se préparer d’ici mars 2026 à un possible « engagement [militaire] majeur ».
Andrey Metele

Le jeudi 11 décembre, le Sénat a voté les crédits de la mission de Défense, incluant une hausse de 6,7 milliards d’euros dans le budget 2026 comparé à l’année passée, pour atteindre un total de 57,1 milliards. « Il s’agit aussi d’être cohérent avec le nouvel objectif fixé par l’OTAN de 3,5 % du PIB [consacré aux dépenses militaires] à l’horizon 2035 » a justifié Catherine Vautrin, ministre des Armées et des anciens combattants.

Cette militarisation ne touche pas que la France, elle est évidemment globale et organisée en Europe. Ainsi, les Pays-Bas ont augmenté à 33 % la part de leur budget pour l’armée, le Royaume-Uni suit une hausse similaire pour un budget annuel se portant à 68,6 milliards d’euros.

« Nous devons nous préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents » a déclaré Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN le 12 décembre.

Le budget 2026 prévoit d’augmenter de 6,7 milliards d’euros les crédits à l’armée. Ce qui représente près du triple du manque de ressource de l’hôpital public (2,3 milliards d’euros).
Jérémy Barande

Face à un Trump qui promeut un accord entre Poutine et Zelensky pour arrêter la guerre le plus tôt afin d’arrêter de s’investir dessus, l’Europe qui ne souhaite pas abandonner son allié face à un futur désengagement américain, augmente la cadence, comme dernièrement avec un prêt de 90 milliards d’euros, deux fois le budget militaire annuel de l’Ukraine. Les entreprises liées à l’armement reçoivent de plus en plus de commandes, que ça soit chez les gros noms, comme Dassault, ou des plus petites entreprises liées à la « base industrielle et technologique de défense » (BITD), qui voient une nette augmentation des demandes. Une économie de guerre est en préparation.

L’Union Sacrée séduit la gauche

À gauche, de nombreuses personnalités ont déjà appuyé cette marche à la guerre, de Glucksmann qui appelle les dirigeants européens à ne pas être des « serpillières à tyrans » dans la défense de l’Ukraine, à Faure qui appelle à des mesures en soutien à l’Ukraine en faisant référence à « Roosevelt », en passant par Ruffin qui félicite le niveau de développement de l’industrie de l’armement française, ou encore Mélenchon qui apporte son « soutien à Dassault » et déclare la « priorité à l’indépendance et à la souveraineté pour se défendre ». Des personnalités influenceuses de la gauche ont également plongé tête la première dans cette propagande. C’est notamment le cas d’Usul, qui défendait il y a quelques semaines le service militaire face à une potentielle menace russe sur l’Europe, sur le plateau de l’émission Backseat.

La séquence rappelle 1914, où la majorité des organisations de gauche qui s’étaient pourtant opposées à la guerre auparavant avaient fini par s’allier avec la bourgeoisie française au nom de la « défense de la patrie » dans l’Union sacrée. C’est aujourd’hui au nom de la « défense de la démocratie » occidentale qu’une grande partie de « notre camp » applaudit la militarisation de notre société : l’absence de critique radicale du nationalisme chez la gauche réformiste produit aujourd’hui les même effets qu’hier.

Dans une lettre, Anatole France écrivait : « On croit mourir pour la patrie on meurt pour des industriels. »
Marie-Lan Nguyen

Les impérialismes, partout dans le monde, sont en crise. Ces puissances s’affrontent ou menacent de s’affronter de plus en plus. Les capacités militaires augmentent partout, tout le monde menace tout le monde, et donc par peur sécuritaire, une majorité d’organisations, y compris de gauche, d’entreprises, de politiques, foncent tête baissée dans la défense de la militarisation. Les boussoles ne sont plus claires, il faut réaffirmer et clarifier plusieurs choses.

Notre rôle de révolutionnaires

« L’ennemi principal est dans notre pays ! » comme disait le communiste allemand Karl Liebknecht. La guerre, ce serait nous, les masses populaires, qui la subirions : ça sera nous qui la stopperons, via une mobilisation populaire qui fera plier notre classe dirigeante. La France est le plus gros vendeur d’armes du monde, présente sur les cinq continents, et continue d’avoir des colonies via ses territoires d’outre-mer. Elle fournit des armes, via des intermédiaires ou en direct, dans plusieurs conflits partout dans le monde, parfois aux deux protagonistes (Ukraine/Russie), ou à des auteurs de génocides ou de crimes contre l’humanité (Palestine, Soudan).

Le rôle des révolutionnaires dans les pays colonisés, occupés ou en lutte, est de combattre l’impérialisme qu’ils et elles subissent. Notre rôle, en tant qu’habitantes d’une puissance impérialiste majeure, est de les soutenir, en luttant contre ceux qui les oppressent, dans notre cas, la France. Pour cela, nous devons frapper où nous sommes les plus efficaces : chez nous. C’est pourquoi nous devons lutter prioritairement contre notre propre armement, notre propre militarisation, contre notre propre participation à des conflits, des guerres, des génocides. C’est avec des pratiques internationalistes que nous tissons des liens avec des camarades dans les autres pays du monde afin que eux aussi fassent la même chose chez eux, qu’ils combattent leurs pays pour être le plus efficace.

L’UCL et le NPA-A manifestaient le 21 juin 2025 dans un cortège unitaire internationaliste contre le salon du Bourget qui accueillait des géants de l’industrie d’armement israélienne.
Photothèque Rouge/Martin Noda/Hans Lucas

L’UCL s’organise dans ce sens, participant aux campagnes Boycott, désinvestissement, sanction (BDS) et Stop Arming Israël afin de couper nos ventes d’armes aux génocidaires israéliens, en participant au cadre Guerre à la guerre pour combattre cette montée militariste, en participant aux luttes des peuples opprimés en Kanaky et Outre-mer pour affaiblir l’impérialisme français, en participant à des cadres anti-impérialistes comme sur les questions palestinienne, kurde ou ukrainienne. C’est entre autres avec ces outils que nous pouvons être le plus efficace et en les promouvant dans le reste de la société.

Nous devons adopter une politique internationaliste conséquente, affirmer un anti-impérialisme et un anticolonialisme de classe et rejeter les pratiques campistes, alter-impérialiste, s’alignant sur le discours d’un impérialisme dans un conflit. Nous réaffirmons le droit légitime à la résistance, à la lutte armée des peuples opprimés contre les puissances occupantes en Palestine, en Syrie, en Ukraine, comme ailleurs, tout en refusant la militarisation de notre société dans le cadre de la guerre avec la Russie. Combattons notre militarisation et notre impérialisme ! Ils font la guerre aux peuples, nous leur répondrons par la guerre de la classe !

Tommy (UCL Lyon)

 
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