Modes de vie : Amour plural, polyamour et polyfidélité

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Depuis au moins Joseph Déjacque (1821-1864), les milieux libertaires et anarchistes se sont intéressés à repenser la question des rapports amoureux. De l’amour plural à la polyfidélité, la remise en cause de la norme que constitue l’institution du mariage n’a cessé de constituer un enjeu libertaire. Pourtant existe-t-il une différence profonde entre ces réflexions libertaires et ce que l’on pourrait appeler le libéralisme sexuel ?

La conception libertaire du polyamour se distingue nettement de la consommation sexuelle néolibérale, sorte de course au profit par l’économie du sexe (clubs échangistes, sites de rencontres, prostitution…), en proposant une réflexion politique sur la sexualité. Or une telle perspective constitue déjà une rupture avec l’idéologie libérale qui appuie ses conceptions sur une stricte séparation de la sphère privée à laquelle appartiendrait la sexualité et la sphère publique sur laquelle porterait le discours politique.

[*Contre une norme patriarcale monogame*]

Avoir une réflexion politique sur la sexualité, c’est d’abord admettre que celle-ci n’est pas qu’une affaire individuelle, mais qu’elle est construite socialement par des normes et que, dans la situation présente, celles-ci sont l’effet d’un rapport social inégalitaire. Dans notre société comme dans celles qui l’ont précédé, la sexualité ne peut être pensée en dehors de l’oppression patriarcale. Or, l’institution du mariage a été construite comme un moyen d’appropriation privée des femmes par les hommes. Une des marques de cette appropriation réside dans le fait pour la femme mariée et ses enfants de porter le nom du mari. C’est cette institution du mariage qui a produit peu à peu l’idéologie de l’amour, à savoir l’idée que chacun-e devrait trouver une sorte d’âme sœur avec qui tout partager, en particulier la sexualité, la vie commune et la parentalité. La réflexion libertaire sur cela permet de penser séparément ces différentes dimensions de la vie et d’envisager la pluralité des partenaires pour chacune d’elles.

Ainsi, cette réflexion sur la sexualité va plus loin que la seule remise en cause des normes puritaines associées au mariage concernant la sexualité. Elle montre que la norme patriarcale monogame est le résultat d’un rapport de domination traduit une appropriation du partenaire amoureux, donc une forme d’aliénation. En défaisant cette norme, c’est donc toute la construction fusionnelle et aliénante de l’idéologie de l’amour qu’elle remet en cause. Dans cette conception, les relations sexuelles ne sont pas nécessairement des relations amoureuses et, amoureuses ou pas, elles n’impliquent pas l’aliénation de l’un-e à l’autre dans un couple exclusif.

Néanmoins, cette déconstruction de la norme du couple monogame exclusif n’implique pas l’établissement d’une nouvelle norme polyamoureuse que tout le monde devrait appliquer sous peine de ne pas être « libéré ». Une conception libertaire de l’amour implique certaines valeurs comme l’égalité et la réciprocité dans la relation, et surtout le respect de la liberté du partenaire. Elle se distingue du libéralisme sexuel sur le fait que la relation à autrui n’est pas pensée sur le mode de la consommation (qui est une forme de domination, même éphémère), mais sur celui du désir et du sentiment affectif réciproque.

[*Déconstruire les couples ?*]

Cette réflexion libertaire n’impose donc pas la pluralité des partenaires, mais plutôt de penser la pluralité des relations possibles à partir d’une relation sexuelle et l’explicitation de ces choix entre les deux partenaires. La pluralité des partenaires est l’un des choix possibles pour garantir leur liberté respective. Néanmoins, elle ne peut être imposée par l’un des partenaires, notamment par les hommes aux femmes, souvent les plus fragiles économiquement et donc plus dépendantes. En outre, si la déconstruction du couple peut être un choix politique, l’amour plural dépend aussi de conditions affectives relativement aléatoires, notamment le rapport de chacun à la jalousie. C’est aussi en déconstruisant collectivement la domination de sexe et les normes de genre que les générations futures pourront avoir un autre rapport à la jalousie et penser la sexualité sans exclusivité.

Irène (AL Paris Nord-Est) et Anne (Amie d’AL)

 
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