Antiracisme

Ouistreham : Les exilés soudanais de nouveau sans toit




En Normandie, Ouistreham est une étape sur la route de l’exil. Depuis six ans une communauté soudanaise s’est constituée sur ce point de passage vers l’Angleterre. Ils ont fuit la guerre, la famine et la misère et cherchent l’asile en France ou au Royaume-Uni. La solidarité s’organise face à la répression et au racisme d’État.

Depuis 2017, la petite ville portuaire de Ouistreham, située à 10 kilomètres de Caen, est une étape sur la route de l’exil. À partir de 2019, une communauté soudanaise de la région du Darfour, les Zaghawas, composée uniquement de jeunes hommes, s’est retrouvée à ce point de passage frontalier entre la France et l’Angleterre. Ces hommes ont fui la guerre, les massacres de civils, la famine et la misère. Ils se sont installés ici avec comme objectif de demander l’asile en France pour la plupart d’entre eux, même si quelques-uns tentent de rejoindre le Royaume-Uni.

L’État, défaillant volontaire

Tout comme des centaines de personnes, ils vivent dans des conditions extrêmement difficiles : un campement de fortune dans un bois au bout du chemin de halage, coincé entre le canal de l’Orne et un camping. Pourtant, entre 6 000 et 10 000 logements sont vides à Caen et dans son agglomération [1] ; largement de quoi mettre à l’abri SDF, mineures isolées, familles d’exilées, réfugiées et personnes précaires. Néanmoins, ni les maires des différents villes de l’agglomération, ni le préfet de Caen ne prennent de décision pour protéger ces personnes vulnérables [2]. Pourtant, la loi oblige l’État et ses représentants locaux à « mettre en œuvre le droit à l’hébergement d’urgence à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale » et indique qu’« une carence caractérisée dans l’accomplissement de cette tâche peut faire apparaître une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale » (décision du Conseil d’État, 10 février 2012). Les pouvoirs publics ne font rien. Pire, ils rejettent ces personnes à la rue en fermant de nombreux squats où des familles, parfois avec enfants, étaient provisoirement logées.

Les bailleurs sociaux comme CDC Habitat et Inolya en viennent à murer ces logements, allant jusqu’à casser la plomberie et les installations électriques pour éviter que des gens puissent y vivre. Ils laissent ces logements vides, parfois plus de dix ans ! Une honte absolue.

Les bailleurs sociaux murent les habitations et détruisent les installations électriques et la plomberie pour empêcher les occupations.
Citoyennes en lutte Ouistreham

C’est dans ce contexte que le 4 janvier 2025, ont été officialisés les squats de Riva Bella et du Sans Bail à Ouistreham, situés face à face, dans un ancien centre de vacances inoccupé. La cinquantaine d’exilés soudanais pouvait enfin se reposer, dormir, prendre une douche chaude, cuisiner ; en bref, vivre avec un peu de dignité.

Début février, il a été notifié aux occupants des lieux le lancement d’une procédure d’expulsion appelée DALO 38, qui a immédiatement été contestée devant le tribunal administratif de Caen par certaines habitantes et l’association Citoyennes en lutte Ouistreham [3]. Le 22 février, les habitants du squat ainsi que certaines organisations et associations leur venant en aide ont organisé une soirée de soutien avec repas préparé par les Zaghawas, concert du rappeur Hug* et DJ Set : c’était un beau moment mélangeant joie, solidarité et partage. Le 3 mars, nous nous sommes rassemblées au tribunal administratif de Caen et avons assisté à l’audience pour la défense des deux lieux de vie [4] ; le 5, le juge a suspendu l’arrêté d’expulsion de la préfecture faute d’enquête sociale. Les Soudanais ont alors obtenu un répit en plein cœur de l’hiver.

Déni de justice

Or, le 20 mars, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, soutenu et appuyé par Romain Bail, le maire xénophobe de Ouistreham, a fait un pourvoi devant le Conseil d’État pour annuler la décision du tribunal administratif de Caen et pouvoir expulser rapidement les lieux de vie. La séance était prévue fin mai, mais ni les associations ni les occupants des squats n’avaient été informés de la date d’audience. Aussi nous avons demandé à faire ré-audiencer l’affaire : la nouvelle audience a été fixée à début juillet.

Entre fin mars et début juillet, l’association Citoyennes en lutte Ouistreham, dont des membres de l’UCL font partie, a été présente tous les jours auprès des exilés comme lors de ces cinq dernières années, pour apporter de la nourriture et passer un peu de temps avec eux, mais aussi pour leur proposer des activités ou des sorties. Nous avions prévu un week-end de soutien les 19 et 20 avril avec tournoi de foot, jeux de plage, repas/concert, projection et discussion, mais cet événement a été annulé par les Soudanais à la suite des attaques meurtrières du camp de Zamzam, situé dans l’État du Darfour du Nord, par les Janjawids (milices génocidaires du général Hemetti). Nous avons partagé leurs peines et les avons soutenus comme nous pouvions, notamment en organisant plusieurs repas partagés entre mai et juillet. Nous avons aussi organisé le 16 mai une projection du film Soudan souviens toi en présence de la réalisatrice Hind Meddeb et en collaboration avec le cinéma art et essai le Café des images à Hérouville-Saint-Clair. C’était un moment marquant et particulièrement émouvant où certains ont raconté leurs parcours de vie qui ont ému bon nombre d’entre nous.

Le 7 juillet se tenait l’audience devant le Conseil d’État et, dès le 16, nous avons appris par voie de presse que les squats allaient être expulsés rapidement. En effet, le 18 au matin, les squats ont été vidés et murés, amenant à nouveau ces jeunes hommes à rejoindre leur ancien campement de fortune. Le préfet du Calvados, le ministère de l’Intérieur et le maire de Ouistreham ont décidé de leur rendre la vie impossible alors que des logements sont vides et inoccupés depuis des années comme celui de la pointe du siège à Ouistreham, ancien squat fermé en octobre 2022 et à ce jour toujours muré : un scandale de plus porté par ces gens sans cœur.

L’UCL Caen continuera d’apporter son soutien plein et entier aux camarades qui se battent sans relâche pour la dignité des exilées à Caen et environs, et restera aux côtés des Soudanais de Ouistreham dans la solidarité et l’entraide. Un toit, c’est un droit !

Val (UCL Caen)

[1Mélisande Queïnnec, «  Infographies. 150 000 logements vacants en Normandie : les clés pour comprendre l’explosion du nombre d’habitations vides  », France 3 Normandie, 17 janvier 2024.

[2Voir l’enquête de Marylene Carre, «  Le fiasco de l’hébergement d’urgence à Caen : la chute de la maison Laborie 2/2  », Le Poulpe, 16 janvier 2025.

[3Collectif de soutien Citoyennes en lutte Ouistreham sur Facebook.

[4Étaient présents aux côtés des exilés soudanais : le collectif Citoyennes en lutte Ouistreham, le Collectif d’aide aux migrants de Ouistreham, l’AG de lutte contre toutes les expulsions, la Cimade et la Coordination solidarité exilées.

 
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