Perspectives antifascistes : Comment mener la lutte pour l’hégémonie culturelle ?

Alors que l’extrême droite progresse partout dans le monde et notamment en France, les débats stratégiques se posent sur la meilleure manière de l’empêcher de remporter la bataille idéologique. Voici quelques pistes de réflexions issues d’une réflexion collective et unitaire.
Le 14 décembre, une réunion publique organisée par l’UCL et PEPS (Pour une Écologie populaire et sociale) s’est tenue à Montreuil devant une soixantaine de personnes. Cette rencontre est la première initiative née de la volonté de nos deux organisations de se rencontrer pour discuter de nos points communs, désaccords et actions. Deux tables rondes se sont succéder : sur le communalisme et une sur l’antifascisme. Cette dernière avait pour angle la lutte contre l’extrême droite en général – sans se cantonner aux « fachos » convaincus – : elle a rassemblé un membre de la commission Antifascisme de l’UCL, un porte-parole de PEPS et un de la Jeune garde.
Les discussions en tribune et avec la salle ont permis de faire émerger certaines thématiques : la centralité du racisme dans le discours d’extrême droite, la nécessité de combattre cette dernière partout où elle se trouve, le besoin de lutter ensemble sans céder sur nos mots d’ordre essentiels. À partir de ce socle commun, les échanges ont permis de questionner les différents terrains d’action. Ainsi, la menace que fait peser le contrôle de l’information par l’acquisition de la presse (Bolloré, Stérin) ou des médias sociaux (Musk) sur notre camp social, le lien intrinsèque entre capitalisme et fascisme, ou encore la vigilance face aux discours identitaires. Nous avons notamment pu insister sur les différentes campagnes dans lesquelles l’UCL est investie, comme le Fonds pour la presse libre, la campagne contre la technopolice ou la contre-offensive face à la haine transphobe.
C’est bien la nécessité de travailler de manière unitaire qui est ressortie de cette discussion, sans tomber dans les écueils rencontrés ces dernières années, aussi bien le virilisme de la (nécessaire) lutte de rue contre les groupuscules que la perte de boussole politique antiraciste pour ramener les soi-disant « fachés pas fachos ». Nous avons rappelé que, si l’électorat du RN n’est pas composé uniquement de fascistes, il est tout de même convaincu par un discours nationaliste et raciste qui met au cœur la préférence nationale comme solution aux problèmes sociaux.
Sortir de l’entre soi c’est bien pour parler à ces personnes, y compris quand elles sont elles-mêmes victimes d’oppressions ou de systèmes de domination (racisme, sexisme, capitalisme), qu’il faut réussir à recréer des discours et à mener des campagnes.
Le problème central autour duquel a tourné la majorité des interventions était celui des perspectives. Comment dépasser nos cercles convaincus de la nécessité de la lutte contre l’extrême droite ? Comment parler aux masses sans paternalisme moral ? Comment reconstruire une tradition antifasciste majoritaire ? Le lieu de la réunion, Montreuil, où l’extrême droite est extrêmement faible, et le public militant témoignaient assez de la faiblesse de l’ancrage social de ces discours.
Plusieurs pistes ont été évoquées. L’exemple de l’implantation de la Jeune garde Strasbourg dans plusieurs villes d’Alsace a permis de rappeler que, dans des déserts politiques ou associatifs, recréer du collectif était une nécessité. Aller à la rencontre des habitantes, organiser des réunions dans différents quartiers, discuter des problèmes du quotidien permet d’offrir une alternative aux discours d’extrême droite. C’est aussi une manière de construire des luttes antifascistes locales concrètes, telle que l’initiative unitaire qui a abouti à la fermeture de la librairie identitaire Les Deux cités à Nancy [1]. Face à la faiblesse de l’implantation rurale de nos organisations, l’appui sur les structures existantes est essentiel. Le rôle de la Confédération paysanne a été salué à plusieurs reprises, comme lors du mouvement des agriculteurs de 2024 où elle a fait face aux discours réactionnaires de la Coordination rurale et de la FNSEA.
Nous avons également rappelé l’importance des syndicats, dernières organisations massives et implantées sur tout le territoire, en invitant à réinvestir les unions locales et départementales et à faire vivre les bourses du travail. Dans ces lieux de sociabilité du quotidien, on peut se parler, échanger sur nos problèmes et construire des collectifs de lutte. Mais c’est évidemment aussi sur le lieu de travail que l’investissement syndical permet de construire une action antifasciste réelle. En faisant la preuve par l’expérience de la construction du collectif et des luttes sociales que la solidarité est notre force, on affaiblit la croyance dans les solutions autoritaires de l’extrême droite. En menant des luttes pour la défense de nos collègues racisés⋅es (souvent les plus précaires) on reconstruit une identité de classe qui s’impose face au compromis racial que propose le RN. Sans rien céder sur la lutte contre les discours racistes, sexistes, LGBTIphobes ou conspirationnistes, il est important d’être présent sur le terrain et de prouver la pertinence de notre investissement. C’est seulement ensuite, une fois que les fachos convaincus auront été mis en minorité, qu’on pourra les ostraciser avec intransigeance.
Pour sortir des incantations, nous avons insisté sur les initiatives victorieuses, telle que la campagne pour l’annulation de la publicité de la biographie de Bardella dans les gares, les forums sociaux antifa de Paris et de Lyon, ou encore le village antifasciste organisé face à la manifestation néonazie du C9M en 2024 et qui avait rassemblé des centaines de personnes à Paris [2]. D’autres campagnes à venir, comme « Désarmons Bolloré », sont prometteuses d’une lutte antifasciste à la croisée de l’anticapitalisme et de l’anti-impérialisme. Tous ces exemples ont mis en avant la nécessité d’un travail unitaire dans des collectifs locaux – constat partagé par l’ensemble des organisations présentes – avec un appel à se revoir prochainement pour continuer nos actions. La tâche peut paraître titanesque mais il est essentiel de la mener à bien, jour après jour, pour éviter le pire.
Hugo (UCL PNE)






