Peuple same : Histoire et luttes du dernier peuple autochtone d’Europe

Aux confins septentrionaux du continent, se trouve le peuple Sames [1]. Présent depuis des millénaires sur un territoire nommé Sápmi [2], on estime aujourd’hui sa population entre 75 000 et 82 000 personnes, inégalement réparties entre les États. La plus grande population same se trouve aujourd’hui au nord de la Norvège, avec environ 55 000 individues. Viennent ensuite la Suède (environ 20 000), la Finlande (environ 2 000) et la Russie (environ 2 000).
Essentiellement nomades [3], les Sames voient leur territoire diminuer drastiquement lorsque leur sont imposées des frontières étatiques dès 1545, quand le roi Gustav Vasa 1er décide l’annexion des territoires – selon lui déserts – du nord de son royaume, puis en 1595 avec le traité de Teusina qui définit les frontières entre Russie et Suède, faisant fi des peuples habitant les terres concernées. Les Sames, vivant principalement de l’élevage des rennes, sont confrontés à un nouveau problème : leurs transhumances, qui autrefois se déroulaient sur l’intégralité du Sápmi, sont alors stoppées aux frontières des différents États. Les siidas sont désormais traversés par des limites étatiques ne prévoyant aucune exception pour les autochtones [4].
Une assimilation forcée
Dès le milieu du XVIIe siècle, l’exploitation minière des ressources naturelles en Sápmi commence sur ordre de la couronne suédoise. Nombre de Sames sont réduits et réduites en esclavage, la Suède ne leur reconnaissant alors pas le statut de citoyens et citoyennes. Les stratégies d’expansion territoriale sont alors la taxation des populations sames, parfois par trois États simultanément ; l’introduction de la notion de propriété privée individuelle ; dons de terres aux colons ; accès à la propriété sur des critères ethniques... Les missions chrétiennes s’intensifient également : les baptêmes se multiplient et des Sames sont brûlées pour sorcellerie lorsqu’ils et elles refusent d’abandonner leur panthéon. Ces incursions colonialistes se perpétuent avec la même intensité jusqu’au XIXe siècle. À cette époque s’amorcent alors les politiques d’assimilation.
Les différents États n’optent pas pour les mêmes politiques d’intégration des sames. La Norvège voit l’assimilation comme la pierre angulaire de sa fornorskningspolitikken (« norvégianisation »), et ce de 1851 à 1959. Elle entendait ainsi faire des populations autochtones de « bons Norvégiens », une maîtrise du norvégien ainsi qu’un nom de famille norvégien étant obligatoires pour obtenir un terrain dans le Finnmark. La Suède quant à elle met en place une politique ségrégationniste, amenant à la création d’un institut de recherche racialiste au début du XXe siècle [5]. La Finlande allie assimilation et acculturation, notamment grâce à une colonisation plus précoce (des colons finlandais ayant essaimé dans ces régions dès la fin du XIVe siècle), mais également du fait que finnois et langues sames sont issus de la même famille linguistique. L’acculturation fut ainsi plus progressive, mais plus insidieuse.
Si tous les États interdisent les langues et cultures sames, les populations commencent à se rebeller en diverses régions du Sápmi. Un de ces premiers soulèvements se déroule à Guovdageaidnu (Norvège) en 1852 où des éleveurs et éleveuses se retournent contre les autorités. Ils et elles tuent alors l’épicier – accusé de profiter des populations sames alors touchées par un alcoolisme ravageur en leur vendant de l’alcool – ainsi que le policier du village. Les conséquences de cette révolte sont très lourdes : en plus d’un regain de la norvégianisation et d’un emprisonnement des rebelles, les deux leaders du mouvement, Aslak Hætla et Mons Sombdy, sont décapités. Leurs crânes sont envoyés à Oslo pour enrichir les collections anatomiques de l’université [6]. Les causes de ce soulèvement sont multiples, mais la fin de la libre circulation des rennes pour la transhumance saisonnière entre Norvège et Finlande la même année en fut l’une d’entre elles [7].
Si ce soulèvement spontané trouve écho dans la communauté same, il faudra néanmoins attendre encore près d’un siècle pour qu’ils et elles puissent porter leurs revendications au niveau international. Cependant, Infor lif eller död ? Sanningsord i de Lappska förhållandena [8] paraît en 1904, et est l’œuvre de l’activiste same Elsa Laula Renberg. Ce pamphlet fustige les politiques assimilatrices suédoises et norvégiennes, la colonisation, l’appropriation des ressources et plus largement les oppressions subies par les sames. Renberg est à l’origine de la constitution des premiers cercles féministes sames (avec la Brurskanken samiske kvindeforening [9] en 1910) ainsi que du premier conseil same dès 1917. La date de ce premier conseil, le 6 février, est depuis devenue le jour de célébration de l’identité same.
Reconnaissance de l’autodétermination same
En 1952 est fondé le Sámiráđđi, le Conseil same. Cette ONG qui siège aujourd’hui à Kárášjohka (Norvège) est composée de représentants et représentantes de neuf organisations sames de Finlande, Norvège, Suède et Russie [10]. Le but de ce conseil est la reconnaissance des Sames et la promotion de leurs cultures et langues. En 1975, le Sámiráđđi intègre le Conseil mondial des peuples indigènes (1974-1996), lui offrant une tribune internationale pour alerter sur les difficultés vécues par les Sames aux côtés d’autres peuples autochtones. Les années 1970 sont à la fois une période de visibilité et de lutte : c’est à cette époque que l’éducation en langues sames fait ses débuts, permettant aux jeunes de renouer avec leur identité linguistique après des siècles de colonialisme glottophobe. Naît également l’acronyme ČSV pour Čohkke Sámiid Vuitui (« Sames, unissez-vous pour la victoire »), acronyme amené à acquérir une forte popularité [11]. Les œuvres de Nils-Aslak Valkeapää – connu sous le nom same d’Áilu – rythment ces combats à travers le joik (chant traditionnel same) auquel il offre un renouveau. Parmi les représentantes et représentants sames de la fin du XXe siècle, Ailu sera l’un des plus importants de la fin du XXe siècle, tant sur le plan artistique que militant ; il sera le premier représentant des peuples sames lors de la création du Conseil mondial des peuples indigènes, et le premier à considérer les Sames comme un peuple autochtone. Cette décennie est également marquée par un des combats les plus importants pour l’unité same et la défense du territoire, l’opposition à la construction du barrage hydroélectrique d’Alta en Norvège.
La bataille d’alta
En 1968, l’agence nationale norvégienne des eaux et de l’électricité planifie la construction d’un barrage, entraînant la submersion du village same de Máze. Une première résistance se met alors en place, amenant à une révision du projet. Mais il entraîne toujours un déplacement des populations, une disruption de la transhumance des rennes et la fin de la pêche du saumon sauvage. Après avoir épuisé tous les recours administratifs et en réaction à la visite de la ministre norvégienne de l’environnement [12] qui ne prit pas en considération les remarques des Sames présents et présentes sur le site, les premiers actes de désobéissance civile se produisent. Deux actions surviennent en simultané à l’automne 1979 : un groupe bloque l’accès aux machines sur le site de construction quand un autre commence une grève de la faim sur le parvis du parlement. Ces deux actions restent sans effet et mènent à une escalade jusqu’en janvier 1981 où plus d’un millier d’activistes vont s’enchaîner aux machines sur le site du barrage avant d’être violemment délogées par la police norvégienne. L’année suivante, la cour suprême tranche en faveur du gouvernement et entérine l’autorisation à construire le barrage, rendant caduques toutes les formes de résistance déployées jusqu’alors.
Si elle se solde par un échec, l’opposition au barrage d’Alta est une pierre angulaire de la reconnaissance des Sames au cours du siècle dernier. La sameloven, loi same, est votée par le parlement norvégien en 1987 en réaction à cette mobilisation massive. Elle autorise les Sames à vivre avec leurs langues, cultures et selon leur mode de vie nomade. Cette loi est élargie en 2005 avec la Finnmarksloven, loi du Finnmark, qui offre aux Sames la possession collective de leurs terres, y compris ses ressources. D’autres textes législatifs analogues voient le jour dans les autres pays de Fennoscandie (1992 en Suède et 1995 en Finlande).
Une lutte toujours d’actualité
Si l’artisanat same est aujourd’hui vendu aux touristes dans le Sápmi sans toutefois avoir té réalisé par des artisans sames et que leur territoire est toujours en danger (avec le projet minier de Gállok par exemple), les communautés autochtones font tout pour partager leurs luttes et leurs revendications. Récemment, l’Organisation des nations unies a tranché en faveur des communautés sames en jugeant que la Finlande avait violé leurs droits en autorisant l’exploitation minière en Sápmi. Ici et là, centres d’enseignement, universités et écoles offrent des cursus en langues sames et sur la culture autochtone, sur leurs droits, leur histoire et leur avenir. Cependant, la politisation des communautés sames est encore à faire. Institutionnellement, seul le Parti communiste finlandais (SKP) célèbre la résistance des Sames, mais le sujet reste minoritaire, même au niveau des sphères politiques. Le SKP milite pour que la Finlande ratifie la convention 169 de l’Organisation internationale du travail, invitant la question de l’autodétermination des peuples autochtones sur le devant de la scène politique. Dans l’espace nordique, seule la Norvège l’a ratifiée en 1990. L’alliance de gauche finlandaise prend régulièrement position en faveur de la révision des droits accordés aux Sames, mais met surtout l’accent sur une « réconciliation ». Les réseaux sociaux ont contribué à mettre en lumière les luttes menées par les Sames, particulièrement en Norvège et en Finlande. Une frange de la jeunesse découvre l’oppression que ces communautés endurent encore aujourd’hui, et prend conscience d’un néocolonialisme d’État toujours persistant.
Si les thèses libertaires sont d’introduction récente en Finlande et plus largement dans l’espace nordique, certaines et certains représentants sames, à l’instar d’Áslat Holmberg, les invitent au sein des réflexions sur l’avenir du Sápmi et sur les causes actuelles de la marginalisation de ses autochtones. Pour citer Holmberg, « L’État est actuellement le principal ennemi des communautés sames. Pas le parlement, les ministres ou d’autres instances, non, l’idée même d’État. L’État-nation tente d’agir continuellement dans l’intérêt du peuple, mais cela signifie une croissance constante. Cela signifie également l’appropriation des ressources naturelles. Si l’État ne nous aide pas, en avons-nous vraiment besoin ? » [13]. Holmberg continue cet article en appuyant sur la dépossession culturelle et matérielle dont les Sames sont la cible depuis le début de la colonisation de leurs territoires. Áilu rapprochera la dépossession matérielle et culturelle des Sames (ainsi que leur acculturation) au sort qu’ont subi – et que continuent de subir – les autres peuples autochtones de l’Arctique, notamment les Inuits. Si des victoires sont à célébrer, la route vers l’autodétermination est encore longue en Sápmi. Partout, toujours, solidarité avec les peuples opprimés ! Čájet Sámi Vuoiŋŋa !
Rudy (UCL Caen)





