Psychologie sociale : Disséquer le fascisme, l’autoritarisme mis à nu

Dans notre contexte politique actuel, il est important de comprendre les mécaniques de l’autoritarisme et du fascisme, pour mieux les contrer. Cet article, écrit sous l’angle de la psychologie sociale, nous présente les analyses de quelques chercheurs et chercheuses sur la personnalité et les systèmes autoritaires.
La thèse marxiste – soutenue par l’UCL – présente le fascisme comme l’une des formes possibles du pouvoir bourgeois dans l’histoire : une façon pour la classe dominante de maintenir sa position, soit sous les habits « démocratiques » des libertés formelles, soit de manière plus explicite avec un régime fasciste. Cette lecture insiste sur le contexte du capitalisme monopoliste, de l’impérialisme et de la nécessité pour la bourgeoisie de briser une lutte des classes devenue trop menaçante.
À partir des années 1950-1960, la réflexion se déplace vers les sciences sociales, qui mobilisent la psychologie, la sociologie ou la science politique pour disséquer les ressorts autoritaires. Malgré leurs limites – rigidité, généralités, parfois abstraction – ces approches ont ouvert des pistes neuves, qui nourriront ensuite les travaux historiques et la compréhension contemporaine du phénomène fasciste.
Adorno : l’individu seul face au dogmatisme
Philosophe juif allemand exilé aux États-Unis pendant le nazisme, Adorno analyse le fascisme depuis l’expérience directe de la persécution. Avec ses collaborateurs, ce qu’il appelle la « personnalité autoritaire » [1] est une structure de caractère façonnée dès l’enfance dans un climat de soumission et de hiérarchie. Une partie des individus porte en elle le terrain psychique du fascisme : rigidité morale, besoin d’ordre, culte du chef, rejet des minorités. L’échelle F (comme fascisme), conçue pour mesurer cette disposition, révèle une cohérence entre soumission à l’autorité, agressivité contre les « déviants » et attachement aux conventions sociales. Hitler illustre parfaitement cet ensemble : culte du chef mis en scène, agressivité légitimée contre les « non-conformes », vision du monde hyper-simplifiée (race, pureté, menace).
Cette structure traduit aussi une « peur de la liberté » – idée développée par Erich Fromm, autre figure de Francfort. Être libre, c’est devoir penser par soi-même, sans garantie. Beaucoup préfèrent déléguer leur autonomie à une figure d’autorité et trouver dans la hiérarchie la promesse illusoire d’un monde stable. C’est cette angoisse existentielle qui fait le lit du dogmatisme. Un parfait exemple contemporain : Giorgia Meloni, au pouvoir en Italie, mobilise ces ressorts dans une version « soft » – famille traditionnelle, menace identitaire, « vrais Italiens » contre les autres. Pas un fascisme historique, mais un style cognitif qui en partage la structure : monde divisé, chef protecteur, danger omniprésent.
Rokeach : dans la tête d’un système de croyances fermé
Psychologue social américain d’origine juive polonaise, Rokeach réfléchit au fascisme à partir d’un angle cognitif : comment des esprits ordinaires se ferment au doute et deviennent réceptifs aux idéologies autoritaires [2]. Il introduit la notion de dogmatisme : une structure cognitive fermée où les idées centrales sont protégées de toute remise en question. L’individu dogmatique ne doute pas, ne nuance pas – il trie les informations selon qu’elles confirment ou menacent son système.
Rokeach décrit ainsi la logique d’un fascisme mental : la contradiction est vécue comme une menace, le désaccord comme une trahison. Le dogmatique devient alors le soldat du vrai, convaincu que toute autre opinion est fausse par essence. Trump représente ce mécanisme en version live : toute critique est une trahison, le monde est divisé entre loyalistes et ennemis, et les faits triés selon leur utilité politique. Peu importe que ce soit vrai : ça doit coller au récit.
Deconchy : l’orthodoxie comme système de régulation
Dans les années 1980, avec André Deconchy [3], le regard s’élargit encore : l’autoritarisme n’est plus seulement une affaire d’individu, mais de système de représentations. Un individu est orthodoxe, dit Deconchy, lorsqu’il accepte que sa parole et son comportement soient gouvernés par le groupe auquel il appartient. Ce n’est plus seulement croire à une idée, c’est croire au groupe qui la porte.
Dans un système orthodoxe, la fragilité rationnelle des croyances est compensée par une régulation sociale implacable : on contrôle les mots, les gestes, les symboles, pour maintenir la cohésion. C’est une économie collective du sens où la conformité remplace la vérification, où l’adhésion vaut preuve. L’autoritarisme, ici, se révèle comme un processus social total – une gestion de la croyance au service du pouvoir.
Le cas Mussolini en est presque caricatural : rituels, uniformes, liturgies, slogans répétés jusqu’à saturation. Et aujourd’hui ? Viktor Orbán en Hongrie rejoue ce schéma en version institutionnelle : médias alignés, vocabulaire remanié (« démocratie illibérale »), grille d’interprétation unique imposée à tout le pays. Le groupe détermine le vrai.
Une mécanique toujours prête à resurgir
De l’enfance autoritaire d’Adorno à la forteresse mentale de Rokeach, jusqu’aux communautés orthodoxes décrites par Deconchy, une même logique apparaît : l’autoritarisme est une manière d’échapper à la complexité, de préférer la certitude à la vérité, le chef au doute, la communauté fermée à l’universel. Ces mécanismes nourrissent aujourd’hui les replis identitaires, les fantasmes complotistes et les nostalgies d’ordre. Les premiers à l’avoir étudié n’ont pas seulement décrit le fascisme, ils ont mis en lumière sa matrice psychique, toujours prête à ressurgir dès qu’on renonce à penser librement. Et il suffit d’un contexte anxiogène pour que cette matrice se réactive.
Pour nos luttes antifascistes, intégrer ces apports revient aussi à faire du doute critique, de la pensée rationnelle et de la culture de la preuve des armes politiques à part entière : opposer à l’obscurantisme fasciste – qui prospère sur la peur, le simplisme et la croyance aveugle – un communisme libertaire qui se veut un phare, fondé sur l’enquête, l’auto-éducation, la rigueur intellectuelle et l’émancipation par la connaissance.
Nasham (UCL Montreuil)






