Réélection de Trump : comprendre et résister

Largement réélu et emportant avec lui les deux chambres du Parlement des États-Unis, Trump revient au pouvoir avec un programme encore plus libéral et réactionnaire, et renforcé par un parti républicain qui s’est entièrement reconfiguré autour de lui. Que retenir de cette élection, et comment y faire face ?
Certains avaient prédit une élection serrée, voire d’interminables recomptages des voix. Il n’en fut rien : le 5 novembre, il est devenu rapidement clair que la victoire de Donald Trump serait nette. En tête dans la totalité des sept swing states, il arrive également en tête du vote populaire, ce qui n’est pas arrivé à un candidat républicain depuis vingt ans. Les républicains sortent également des élections majoritaires à la Chambre des représentants et au Sénat, garantissant un exercice du pouvoir sans freins.
Un naufrage des démocrates
Comment comprendre ce résultat ? Avant de se pencher sur Trump – dont le total de voix a peu progressé par rapport à l’élection précédente – il faut d’abord dire que cette élection est surtout le résultat du naufrage du parti démocrate, qui a perdu près de 9 millions de voix en quatre ans. Après un remplacement de dernière minute, Kamala Harris a mené une campagne auto-satisfaite, refusant de remettre en cause la moindre politique du gouvernement sortant. Ce fut particulièrement le cas au sujet de la Palestine : malgré de fortes mobilisations dans le pays, aucune inflexion n’a été concédée sur la ligne pro-israélienne de l’État américain. Le gouvernement Biden/Harris a aussi largement participé à la droitisation de la politique américaine, ne revenant que sur très peu des décisions du premier gouvernement Trump, et reprenant même en 2023 la construction du mur à la frontière mexicaine.
Dans un pays qui cultive un anti-communisme viscéral ancré par des décennies de propagande et de répression, on peut aussi lire dans ce résultat l’incapacité des démocrates à répondre à une demande d’alternative, face à une population qui interroge de plus en plus fortement la doxa [1] libérale. Cette contestation, Trump l’a bien sentie et a fortement fait campagne sur des sujets économiques, mettant en avant des politiques protectionnistes et nationalistes, présentées comme opposées aux politiques libérales. Incapable de faire émerger une alternative de gauche, le bipartisme américain a donné naissance à la seule qu’il lui était possible d’imaginer : une alternative fasciste. Ce projet a pu compter sur le soutien massif de plusieurs milliardaires américains, dont le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk, qui a déversé des millions dans la campagne, mettant même en place une loterie faisant gagner chaque jour un million de dollars à un militant pro-Trump tiré au sort. Dans l’ombre, on trouve aussi Peter Thiel, qui a aidé l’ascension de nombreuses figures de l’extrême droite américaine, dont J. D. Vance, le nouveau vice-président.
Si la victoire de Trump en 2016 pouvait être vue comme un accident qui a surpris une large part du parti républicain lui-même qui ne croyait pas en lui, les choses ont changé en huit ans, car le parti a rapidement entamé une mutation. La victoire de 2016 a permis à de nombreux groupes d’extrême droite de prendre ancrage dans le parti conservateur : les anciens du Tea Party, les évangélistes, ou encore les catholiques intégralistes, dont est très proche le vice-président élu J. D. Vance [2]. Ces factions d’extrême droite ont poussé un agenda radical misogyne, homophobe, transphobe et raciste aujourd’hui hégémonique dans le parti.
Un parti républicain fascisé
Porté par deux chambres parlementaires acquises à sa cause et une cour suprême ultra-conservatrice, le retour de Trump à la Maison-Blanche risque d’avoir des conséquences terribles. Il faut d’abord s’attendre à un déferlement de violences racistes, de la part des militants d’extrême droite et de la police, mais également dans la mise en application d’une des promesses phares du milliardaire, des « déportations de masse » des étrangers en situation irrégulière. Un fort durcissement des politiques anti-immigration pourrait être une des premières mesures du président élu, qui avait déjà commencé son premier mandat par un décret islamophobe qui interdisait l’entrée sur le territoire américain aux réfugiés de sept pays majoritairement musulmans.
Un gouvernement masculiniste
Il faut aussi s’attendre à des attaques sur les droits des femmes et des personnes LGBTI. Sur le plan du droit à l’avortement, la situation est complexe.
En 2022, après plusieurs nominations par Trump de juges conservateurs à la Cour suprême, celle-ci a renversé l’arrêté Roe v. Wade qui protégeait ce droit à l’échelle fédérale. Mais le 5 novembre se tenaient également des référendums sur le sujet dans une dizaine d’États, qui ont principalement été des victoires pour les luttes féministes, la plupart ayant adopté des mesures garantissant ou assouplissant l’accès à l’IVG [3]. Néanmoins la restriction de ce droit reste une priorité pour les soutiens religieux de Trump, qui cherchent à exploiter le Comstock Act, une loi datant d’un siècle et demi réactivée par l’abrogation de Roe v. Wade, pour interdire le transport et la livraison de tout matériel permettant de pratiquer des IVG [4]. Les personnes trans risquent également d’être victimes des attaques des militants et du gouvernement républicain, qui les ont constamment ciblées durant la campagne. Trump a déjà annoncé une multitude de mesures transphobes comme l’interdiction de « la promotion du concept de transition de genre », ou l’interdiction des soins d’affirmation de genre pour les mineures [5].
Plus largement, on peut s’attendre à un démantèlement de nombreux services publics, Trump ayant rapidement annoncé sa volonté de nommer Elon Musk « ministre de l’Efficacité gouvernementale », avec pour mission de réduire de 30 % le budget fédéral américain d’ici 2026, soit 2 000 milliards d’« économies » annuelles. Avec entre autre la remise en cause du statut actuel des fonctionnaires, à la fois pour faciliter la suppression de postes, mais aussi pour placer plus aisément des individus acquis à l’idéologie du parti républicain à différents postes importants de l’administration fédérale.
Escalade militariste
Enfin, les conséquences internationales seront nombreuses. S’il n’y avait rien à espérer de Harris contre le génocide en Palestine, Trump amène dans son équipe des profils qui augurent un complet alignement avec le gouvernement israélien, qu’il pourrait soutenir dans la colonisation de la Cisjordanie mais également en cas d’escalade des tensions avec l’Iran [6]. Concernant l’Ukraine, Trump a assuré qu’il mettrait fin à la guerre « en 24 heures », mais sa vision reste floue, de nombreux points de vue s’affrontant au sein du parti républicain. Le but affiché reste une mise en retrait de l’armée américaine sur différents fronts, ce qui a instantanément relancé les discussions sur une « Europe de la défense », avec comme perspective des politiques européennes toujours plus militaristes.
Face à cette nouvelle accession au pouvoir de l’extrême droite il nous faudra renforcer inlassablement nos solidarités internationalistes, pour aider les camarades présentes sur place à construire des luttes et des résistances. Nous pensons à ce titre aux camarades de Black Rose/Rosa Negra, militantes anarcho-communistes des États-unis dont nous reproduisons le dernier communiqué dasn ce numéro. Le paysage de l’élection américaine nous rappelle aussi l’urgence qu’il y a à construire et à défendre des alternatives au capitalisme, car faute de propositions crédibles de la part de la gauche révolutionnaire, ce sont les propositions complotistes et réactionnaires de l’extrême droite qui continueront de progresser.
N. Bartosek (UCL Alsace)





