Ruralité : La résistible ascension de l’extrême droite

Les milieux ruraux, à forte proportion de vote Rassemblement national (RN), sont souvent perçus comme étant si éloignés des réseaux de la gauche militante que certaines formations politiques font le choix de les abandonner pour se concentrer sur leur implantation dans les grandes métropoles. Or les initiatives de gauche dans les campagnes existent bel et bien, ainsi que le potentiel pour y tisser de véritables contre-pouvoirs. Un camarade de l’Aveyron nous parle des luttes de terrain locales, qui s’opposent en première ligne à cette résistible ascension de l’extrême droite.
Sept des dix millions de voix engrangées en 2024 par le RN proviennent de communes de moins de 10 000 habitantes. C’est donc en grande partie sur des terres éloignées des métropoles qu’il mise pour prendre le pouvoir en occupant le vide laissé par la gauche, largement absente de ces contrées.
Affaiblissement des services publics, déserts médicaux, fermetures de classes, de bars, d’épiceries (21 000 communes sans commerce d’après l’INSEE), enclavement et faiblesse des transports en commun, sentiment d’abandon nourrissent tout autant que le racisme le vote RN.
Pourtant la montée de l’extrême droite ici comme ailleurs, de même que la division entre classes populaires urbaines et rurales sur laquelle elle s’appuie, ne sont pas une fatalité. Il serait trompeur de considérer les campagnes comme des prés carrés de l’extrême droite au point de les lui abandonner. En fait, elles sont bien plus diverses et vivantes que les clichés qu’on leur prête. Mieux, c’est peut-être aussi dans ces espaces que germent actuellement des aspirations à l’émancipation.
Lutter et s’implanter
D’abord, toutes les forces progressistes ne misent pas exclusivement sur les métropoles et leurs banlieues populaires. Ainsi, le fait que les espaces ruraux soient devenus des enjeux majeurs des luttes écologistes ne s’explique pas par des phénomènes spontanés, mais résulte à la fois d’un travail d’implantations et d’alliances locales. C’est cela qui a permis de développer les Soulèvements de la terre par exemple.
Par ailleurs les progrès de l’extrême droite en milieu rural ne se mesurent pas par les seules échéances électorales. Ils s’appuient sur d’autres vecteurs comme l’activisme de la Coordination rurale (CR). Aussi le fait que dans plusieurs départements, les actions contre la gestion de la crise sanitaire liée au développement de la dermatose nodulaire contagieuse aient été menées conjointement par la CR et la Confédération paysanne (CP) est a priori troublant. Mais pour cette dernière, cela procède plus d’un choix tactique que stratégique.
En Aveyron, la CP se demande comment faire pour ne pas laisser le terrain de la contestation à la CR qui a fortement progressé lors des élections des chambres d’agriculture et occupe de plus en plus l’espace public par son activisme. Aussi, elle s’efforce de toucher les non-syndiquées, mais aussi les sympathisants et sympathisantes et la partie de la CR qui est dans la colère mais pas dans l’idéologie d’extrême droite. Il y a des enjeux également avec des franges de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) qui ont rejoint CP et CR dans les mobilisations.
Ces deux dernières formations se retrouvent donc ensemble dans l’action, mais pas dans une unité marquée, puisqu’il n’y a pas d’expression commune, que ce soit pour les banderoles, communiqués, conférences de presse, tracts, affiches ou cortèges.
En Aveyron, la CP a opté pour cette tactique tout en œuvrant aux côtés de Solidaires, la FSU et la CGT afin d’y implanter Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (VISA) qui s’emploie à démontrer l’imposture de l’extrême droite, laquelle prétend défendre la ruralité tout en soutenant un modèle agricole mortifère mettant à genoux la petite paysannerie et détruisant l’environnement.
Plus largement à la CP, il s’agit bien d’être présentes sur le terrain pour défendre l’agriculture paysanne en lieu et place du modèle productiviste et de concentration des terres porté tant par la CR que la FNSEA et dans lequel nombre de paysans et paysannes sont enfermées.
Développer des collectifs inclusifs
Les luttes écologistes et paysannes sont les plus visibles, mais elles ne sont pas les seules à compter. L’implication de nombre de militants et militantes progressistes dans les sociabilités locales (fêtes de villages, tombolas) et le développement de lieux gérés collectivement par des associations (bibliothèques, bars, épiceries, jardins partagés…), mais aussi de pratiques d’entraide (trocs, prêts et mutualisations de matériels) permettent de sortir de l’entre-soi, de développer la solidarité et de lutter contre la désertification. Cela amène à promouvoir auto-organisation et autonomie dans les villages, mais également l’altérité et la culture démocratique.
Dans le Sud Aveyron, les militants et militantes les plus impliquées dans ces formes d’action collective ont impulsé depuis quelques années des mises en réseau de ces initiatives. Cela touche des secteurs aussi divers que les épiceries associatives, le projet de Sécurité sociale de l’alimentation, la promotion des initiatives culturelles et festives ou encore l’entretien des sentiers de pays.
Ces interactions ont pour effet de faire se rencontrer des gens très différents. Elles sont précieuses là où le RN encourage divisions, pratique du bouc émissaire et repli au nom d’un passé idéalisé et mythifié. Elles constituent aussi un rempart à l’offensive du milliardaire réactionnaire Stérin qui cherche à instrumentaliser les fêtes de village avec ses financements et sa stratégie d’influence. De telles initiatives collectives ne font pas de ces villages des bastions de la lutte de classe et du combat intersectionnel, mais elles contribuent à diffuser les idées progressistes et sont autant d’expériences créant les conditions de luttes plus offensives (contre un projet industriel polluant, contre la privatisation de l’eau, pour le développement des services publics…).
C’est ainsi que dans le Sud Aveyron, le Manifeste pour la défense des hôpitaux de proximité joue depuis près de trente ans un rôle essentiel dans le maintien des hôpitaux de Millau et de Saint-Affrique. Ce collectif animé par des militants et militantes de Solidaires, la CGT, la FSU et la CNT, et disposant d’un réel écho aussi bien dans les villes que dans les villages, a, par son action, contribué à empêcher le démantèlement des deux établissements et mis à mal les manœuvres de l’Agence régionale de santé comme de notables, vecteurs de privatisation et de désertification.
Tous ces exemples montrent que les campagnes peuvent constituer un véritable laboratoire pour les organisations du mouvement social comme pour les gauches tant institutionnelles que révolutionnaires. Raison de plus pour les intégrer davantage au projet d’émancipation et à une stratégie tant de développement des contre-pouvoirs que d’une intervention communiste libertaire.
Laurent (UCL Aveyron)





