SBFM Caudan (Morbihan) : les leçons d’une victoire ouvrière

Version imprimable de cet article Version imprimable


Les 538 salariés de la SBFM [1] de Caudan (près de Lorient) ont eu raison des multiples actionnaires véreux qui se sont succédés à la tête de leur fonderie depuis 10 ans. En lutte depuis fin octobre 2008, ils ont obtenu que leur entreprise soit reprise par Renault avec l’intégralité de ses emplois en contrat à durée indéterminée [2].

La revendication de départ du syndicat CGT de l’entreprise (plus de 350 syndiqués sur les 538 salariés de la boîte) était que Renault reprenne la SBFM, avec zéro licenciement. Il réclamait aussi un véritable plan de développement industriel qui passe notamment par une modernisation de l’outil de production (laissé à l’abandon par les actionnaires successifs depuis 1997).

Sur ce dernier point, les camarades de la SBFM savent qu’il s’agit d’un véritable combat à mener pour la pérennité de l’entreprise.

Ne pas céder d’un pouce

Après trois manifestations de masse regroupant plusieurs milliers de personnes, après deux semaines de grève et de blocage de l’usine ponctuées tous les jours par des actions d’éclat en direction des pouvoirs publics et du Medef local, les ouvriers de la SBFM peuvent être fiers de ne pas avoir cédé d’un pouce sur leurs revendications, d’avoir mené le combat jusqu’au bout dans un contexte où la plupart des salariés en butte aux licenciements sont sur la défensive. C’est là une des leçons à tirer pour tous les salariés de la région comme ailleurs : il ne faut jamais céder un pouce face aux exigences et aux chantages à l’emploi des actionnaires et des patrons. Le vieux slogan de 68, « céder un peu c’est reculer beaucoup », prend tout son sens. D’autre part, les ouvriers de la SBFM, jeunes et plus anciens, ont montré une solidarité sans faille dans les moments les plus critiques. La relève militante semble de ce côté-là assurée.

Si la détermination des ouvriers doit beaucoup à une histoire syndicale et sociale de la SBFM riche en luttes, à ses militants entretenant en permanence la lutte des classes dans les ateliers, il est à souligner que ces derniers se sont retrouvés bon gré mal gré, souvent bien seuls contrairement aux discours lénifiants entendus et lus ici et là après le conflit dans la presse syndicale de la CGT. Et cela à tous les échelons :

– dans la fédération de la métallurgie, qui a refusé pendant des mois une quelconque action nationale d’envergure sur la base des multiples luttes avec la CGT dans les entreprises ;

– dans la confédération : il aura fallu attendre sept mois pour que Bernard Thibault se déplace, et encore dans le cadre d’une journée de défense de l’emploi dans le Morbihan. Cerise sur le gâteau : un débat sur l’avenir de la politique industrielle en présence du représentant local du Medef et d’un représentant de la région.

Repli sur soi

À un autre niveau, de nombreux problèmes de communication sont apparus avec l’Union départementale CGT. Il faut dire que la section CGT de la SBFM n’a jamais eu sa langue dans sa poche et tranche souvent par sa combativité avec le train-train administratif. Mais à l’inverse, cette combativité s’est accompagnée d’un repli sur l’entreprise SBFM du syndicat CGT et par voie de conséquence une légitimité moindre à être entendu de la part des autres syndicats départementaux CGT, du public comme du privé. Tous ne sont pas forcément sur les mêmes rythmes et même niveau d’organisation et de conscience de classe. Mais on touche ici à l’un des problèmes majeurs du syndicalisme en France, qui se pose à toutes les confédérations et Unions syndicales, c’est le repli sur un syndicalisme d’entreprise de bon nombre de syndicats combatifs. Les politiques défaitistes et d’accompagnement des directions nationales confédérales y ont contribué depuis le début de la restructuration capitaliste au milieu des années 1970.

Une bataille a été gagnée mais pas la guerre. Le combat devra se poursuivre contre les constructeurs automobiles qui débauchent à tour de bras dans leurs filiales et de manière détournée via les sous-traitants. Si la crise promet de durer, les salarié-e-s des maisons mères risquent rapidement de se retrouver aussi dans le collimateur. Mais cette victoire isolée devrait pouvoir donner plus de volonté à une riposte de l’ensemble des travailleurs et des travailleuses de l’automobile et de la métallurgie que nous appelons, avec d’autres organisations anticapitalistes, de nos vœux.

En ce sens, la journée d’actions enfin appelée par les fédérations CGT de la métallurgie et de la Chimie le 17 septembre prochain à Paris, doit constituer un point d’appui incontournable dans la construction et la convergences des luttes pour tous les travailleurs de ces deux secteurs très durement touchés par la crise financière. Une journée d’action rejointe par la coordination des boîtes en lutte, qui se monte dans les suites de l’appel des New Fabris de Châtellerault le 31 juillet dernier. Enfin, il faut le répéter, une véritable politique industrielle durable (comme le revendique la Confédération CGT) ne peut être viable qu’en préparant les conditions d’une rupture avec le capitalisme, qu’en ayant pour objectif la propriété collective des moyens de production et d’échanges sous le contrôle des travailleurs et des travailleuses. Toute politique industrielle durable doit pouvoir répondre aux besoins vitaux de la population et dans le respect de l’environnement (réorientation de la production vers des biens à usage collectif notamment). Ce changement, ce ne sont pas les actionnaires et les patrons qui le feront mais bien celles et ceux qui produisent, en prenant le pouvoir, dans l’entreprise comme dans la société.

Ermon (Cal Lorient), le 25/08/09


UNE LUTTE EXEMPLAIRE

Du 27 au 31 octobre 2008 Plus de 450 personnes bloquent les issues de la fonderie de Caudan car la direction envisage de licencier de 30 à 50 % des 560 salariés.

31 octobre 2008 Les salariés de la SBFM votent la « suspension du mouvement dans les conditions actuelles, c’est-à-dire avec l’occupation active de l’usine » indique la CGT. Mais ils votent aussi la poursuite d’actions la semaine suivante. Les trois équipes de salariés reprennent le travail lundi matin.

Novembre 2008 Annonce de chômage partiel, la survie de l’entreprise est posée lors des Comités d’Entreprise des 20 et 26 novembre.

1er décembre 2008 La CGT réclame la reprise de la SBFM par Renault. Alors que l’entreprise de Kerpont (550 salariés) a été placée en redressement judiciaire pour six mois. Elle totalise plus de 25 millions de dettes cumulées.

10 décembre 2008 Création du « Comité de résistance » en soutien aux salariés de la SBFM.

12 décembre 2008 Las de ne pouvoir obtenir de rendez-vous avec le préfet, le syndicat CGT de la SBFM, à Caudan, a décidé de provoquer la rencontre. Quelque 200 salariés se présentent alors devant les grilles de la préfecture, à Vannes.

20 décembre 2008 7000 manifestants soutiennent les 550 salariés de la SBFM à Hennebont.

18 janvier 2009 3000 manifestant-e-s à Hennebont, 2 jours avant le prononcé du tribunal de Lyon sur la survie de la SBFM.

20 janvier 2009 500 personnes (salarié-e-s, élus du pays de Lorient, syndicalistes) se rassemblent, à Kerpont, devant la SBFM, pour attendre la décision du tribunal de commerce de Lyon, transmise par René Le Bourvellec, secrétaire du comité d’entreprise. Le tribunal de commerce de Lyon accorde une prolongation de la période d’observation de la Société bretonne de fonderie et mécanique (SBFM) jusqu’au 10 mars.

4 février 2009 AG du personnel suite à la convocation du CE le 09/02/09 à 14h en réunion extraordinaire pour un projet de 237 licenciements avec la production concentrée sur 2X8 au lieu de 3X8. Le rendez-vous est pris. Tous les jours à 13h30 l’ensemble des salariés de la SBFM se réunit au self pour une nouvelle assemblée générale. Le 05/02, ils sont encore plus nombreux que la veille.

9 février 2009 Très forte manifestation de soutien lors du CE extraordinaire au Palais des congrès à Lorient. L’actionnaire Garro ne se présente pas, le DRH Brahmi prend une série de projectiles divers, accédant sous les huées à la salle de réunion. L’administrateur judiciaire retire le plan de licenciements et demande avec la CGT, au tribunal de Lyon de retirer la gestion de l’entreprise à l’actionnaire. Le travail reprend sous la responsabilité des seuls salarié-e-s, après que ces derniers aient mis « dehors » la direction Italienne.

11 février 2009 Réunion au Ministère de l’Economie. La CGT met en avant trois points principaux : « La direction de l’entreprise devrait être très rapidement confiée à 100% à l’administrateur judiciaire. L’Etat et les constructeurs automobiles se sont engagés à trouver un repreneur fiable pour l’entreprise. Si ce repreneur n’a pas été trouvé d’ici le 10 mars, date à laquelle le tribunal de commerce de Lyon doit statuer sur le devenir de la SBFM, une poursuite d’activité sera tout de même assurée, financée par les constructeurs, clients de la SBFM. »

24 février 2009 Le tribunal de Lyon retire la gestion de l’entreprise à l’actionnaire.

4 avril 2009 Plus de 2000 personnes participent à une journée en défense de l’emploi dans le Morbihan. Bernard Thibault, secrétaire général de la Cgt vient apporter son soutien dans le cadre d’un débat sur l’avenir de la politique industrielle dans le département. Le soir, le parc des expositions de Lanester accueille un concert de soutien avec, entre autres, Bernard Lavilliers et Yvan Le Bolloch.

16 mai 2009 Pièce de théâtre « Politique Qualité » en soutien aux salariés en lutte dans le département, 400 personnes participent à cette représentation.

15 juin 2009 Une seule offre, inacceptable ! À la lecture des conditions suspensives à la reprise de la SBFM émises par le fondeur espagnol CIE Automotive, l’ensemble du personnel arrête le travail. L’usine est bloquée et occupée. Dans 15 jours, le sort des 538 salariés sera scellé. Les syndicats, CGT et CGC, réclament une table ronde. Mais le temps presse et les exigences du repreneur semblent insurmontables.

Du 15 juin au 26 juin 2009 Luttes, occupations, revendications à Caudan, Lorient Lanester, Vannes, Plouay, Rennes,… les salariés avec leurs syndicats mettent la pression aux constructeurs automobiles et aux pouvoirs publics 24h sur 24.

26 juin 2009 Victoire pour les ouvriers de la SBFM ! Après des mois de luttes dont les 10 derniers jours en grève avec la totalité des salariés de l’usine, ce 26 juin, Renault s’est engagé à reprendre les actifs et tous les salariés de la SBFM avec préservation de leurs acquis. Jusqu’à présent, aucune offre de reprise sérieuse n’avait été présentée. 11 ans après l’abandon, Renault prend enfin ses responsabilités !

4 juillet 2009 Les salariés de la SBFM et l’inter-pro fêtent la victoire avec la CGT sur le parking de l’usine.

  • Source : Le travailleur du Morbihan n°17, spécial victoire de la SBFM

[1Société Bretonne de Fonderie Mécanique. Voir AL n°181, février 2009.

[2Annonce faite par Renault le lundi 29 juin, et qui devrait être confirmée par le tribunal de commerce de Lyon le 1er septembre.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut