Sécurité sociale de l’alimentation : Entre pratiques locales autonomes et dynamiques institutionnelles

La Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) est un collectif qui porte une vision alternative au modèle agricole que l’on connaît. En s’inspirant de la Sécurité sociale, des propositions émergent pour garantir un droit à l’alimentation fondé sur un anticapitalisme et un souci de démocratie directe inspirants. Mais, l’institutionnalisation du projet est un risque qui pourrait retirer toute la dimension politique de la SSA. Plusieurs initiatives existent qui penchent d’un côté ou de l’autre de la balance.
Le collectif pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) a été fondé en 2019 par la branche « agronomes » d’Ingénieurs Sans Frontières après de multiples échanges avec différents associations et collectifs. D’une part, la sécurité sociale souhaite apporter des réponses aux problèmes que rencontrent les agricultrices et agriculteurs. D’autre part, elle aborde la nécessité de transformer l’agriculture, comme cela est mis en évidence par la Confédération paysanne. Enfin, le collectif évoque l’enjeu à dépasser l’aide alimentaire afin de créer un droit à l’alimentation, comme le souhaite des associations comme ATD Quart Monde.
Le modèle choisi pour répondre à ces sujets est celui de la mise en place du régime général de la Sécurité sociale, entre 1946 à 1959, qui s’appuie sur les travaux du Réseau Salariat et de Bernard Friot [1]. Ses trois piliers principaux sont :
- l’universalité pour créer un droit inconditionnel ;
- le conventionnement démocratique pour que les citoyennes et citoyens puissent récupérer du pouvoir sur la production ;
- la cotisation pour organiser une répartition des richesses contrôlée directement par les citoyens et citoyennes et non pas par l’État.
Nous avons donc un collectif national qui sert de groupe de réflexion et qui rassemble des organisations d’origines diverses autour d’un projet commun. Par ailleurs, le projet de SSA a également des déclinaisons sous la forme d’expérimentations locales qui peuvent être très variées. Il peut s’agir d’initiatives citoyennes qui expérimentent sur un conventionnement démocratique ou encore de tentatives de modèles alternatifs d’aides alimentaires qui sont portés par des association spécialisées. En plus de la variété d’expérimentations à la base, il existe aussi des expérimentations institutionnelles mises en places avec ou par les collectivités locales, comme à Paris où le projet a été porté par les élues écologistes avec le soutien de... la droite [2].
Pour un droit universel à l’alimentation
La SSA peut se poser comme un projet anticapitaliste, c’est d’ailleurs pour cette raison que Réseau Salariat s’est penché sur la question, mais on se doute que la droite, de Rachida Dati à la mairie de Paris, ne partage pas les objectifs anticapitalistes de Bernard Friot. Un développement possible du projet de la SSA est qu’il devienne une extension de la Sécurité sociale actuelle afin d’être repris par l’État. C’est ce que nous font craindre des soutiens institutionnels comme celui de EELV. L’inspiration et les pratiques concrètes de la SSA prônent une certaine autonomie de notre classe en tant que travailleuses, travailleurs et consommatrices, consommateurs. Or, ce sont bien les expériences menées par les institutions de la bourgeoisie qui ont contribué à mieux la faire connaître. C’est l’ambivalence du projet : si des groupes locaux sont lancés un peu partout en France, les personnes à l’initiative de la SSA sont à la recherche de soutien institutionnel et d’une démarche par le haut, de réformisme.
Nous pouvons donc rejoindre les critiques qui découlent de ce constat. Cette prise en main institutionnelle peut avoir plusieurs effets [3]. Premièrement, l’exclusion de fait des personnes marginalisées car non citoyennes. Si au sein des groupes locaux il est question d’universalité de l’accès à l’alimentation car les personnes concernées s’organisent collectivement, il apparaît peu probable que cela soit le cas dans une gestion par les structures de l’État. Il semble également illusoire qu’une institutionnalisation de la SSA aboutisse réellement à un prélèvement de 10 % du salaire qui puisse alimenter cette nouvelle caisse de la Sécu pour garantir le droit à 150 euros par mois pour acheter des produits de qualité. Il est probable que l’universalité et l’ouverture d’un droit pâtissent de cette institutionnalisation.
Des alternatives agricoles dans une société capitaliste
En miroir, la vision anticapitaliste de la SSA nécessiterait une bataille immense. En effet, cette cotisation serait une manière d’équilibrer le rapport capital/travail dans l’attribution de la plus-value, mais il est difficile d’envisager un scénario à court terme où nous serions en mesure de chercher cette cotisation dans les caisses du patronat. Il faudrait déjà commencer par un travail au sein des unions locales des syndicats pour mener des expériences à une échelle intéressante, tout en préservant l’autonomie de notre classe.
Nous pouvons aussi nous pencher sur les capacités de changements du secteur agricole par la SSA. Par exemple, l’expérimentation locale de la SSA de Gironde est bien issue à la base d’une initiative citoyenne, c’est-à-dire des habitants et habitantes qui décident de s’organiser collectivement sur le sujet de l’alimentation et qui choisissent de se tourner vers la SSA [4]. Ce qui interroge, c’est le peu de considération pour le milieu agricole. Les agriculteurs et agricultrices qui sont choisies par les collectifs de SSA ne sont pas dans la co-construction de ses dispositifs. Des exemples comme à Saint-Étienne où l’expérience de la SSA met en avant des dynamiques locales autonomes, telles que la cantine qui propose aux personnes qui la font vivre de cultiver une terre commune tendent vers quelque chose de plu intéressant politiquement [5]. Lorsque le conventionnement est respecté à la ligne comme à Bordeaux, « les paysans seront “libres” de choisir leur système de contraintes et leur éthique » [6].
Pour une agriculture communiste libertaire !
Par ailleurs, cette restructuration du secteur agricole, motivé par un conventionnement massif des exploitations, pose la question du rapport de force avec l’industrie agro-alimentaire. Comment faire pour lutter contre ce lobby lors du conventionnement ? La démocratie directe est le garde-fou prévu mais à quel moment, l’agro-industrie voudra-t-elle volontairement laisser lui échapper le pouvoir de décision qui lui assure ses immenses profits ?
Ces critiques n’effacent pas l’intérêt que nous portons au projet de SSA. Les expérimentations sont récentes et visent à s’établir sur le long terme. Parmi les nombreuses initiatives locales, il existe des militantes et militants (parfois même communistes libertaires) qui cherchent à faire avancer un pouvoir par la base en s’attaquant à un besoin essentiel : se nourrir. C’est même l’occasion de travailler concrètement à un projet communiste libertaire face aux crises agricoles et leurs effets. Mais comme l’a expliqué Sarah Cohen, d’Ingénieurs Sans Frontières dans les pages de ce journal « par contre, on fait très attention à ce que la SSA ne soit pas associée à des choses qu’on ne porte pas. [...] sans ça, la SSA risque d’être vidée de son contenu ».
Corentin (UCL Kreiz-Breizh) et Eli (UCL PNE)





