Souffrance au travail : Entre dégoût et surmenage, la crise des postières et postiers

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Alors que l’État veut devenir minoritaire dans le capital de la Poste, société anonyme depuis 2010, la moitié des bureaux de poste ont déjà fermé, des grèves se déclenchent à nouveau en nombre, et la souffrance au travail monte en flèche, réveillant le spectre des suicides à France Télécom.

Le procès de la violence à France Télécom – dit « procès Lombard » – n’a pas seulement levé le voile sur la ­stratégie de maltraitance managériale qui avait conduit à une vague de suicides, dans les années 2000, dans cette entreprise aujourd’hui rebaptisée Orange. Il a également eu des répercussions, avec la diffusion sur France 2 d’une enquête d’Envoyé spécial sur la crise qui couve à la Poste, et qui puise aux mêmes sources : fin programmée du service public, pression sur le personnel, charges de travail mal dimensionné, dépassement d’horaires, impression de faire du travail bâclé...

Les premières pierres de la crise étaient déjà posées depuis l’ouverture du capital aux investisseurs privés, en 2010. Si le climat social n’était pas au beau fixe, la transformation en société anonyme puis la perspective de la montée de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) dans le capital, ont accentué le caractère autoritaire du management, pour faire passer des changements fondamentaux.

La première grande crise sociale post-« privatisation » avait éclaté dès 2012. Une vague de suicides était pour la première fois médiatisée  [1]. Face au déferlement dans la presse, le PDG, Jean-Paul Bailly, avait dégainé une « commission Kaspar » (du nom de l’ex-secrétaire général de la CFDT, qui avait mené la confédération vers la collaboration de classe). Elle avait surtout servi à cacher la poussière sous le tapis.

Mais la Poste s’est également appuyée sur des syndicats pour essayer d’éteindre les foyers d’incendie dans l’entreprise. Ainsi en 2015, elle a signé avec tous les syndicats, sauf SUD et CGT, un accord pompeusement intitulé « Un avenir pour chaque postier ». Et en 2017, elle a sorti de sa manche un accord spécialement destiné aux facteurs et factrices.

L’État, un patron comme les autres

La Poste est maintenant une multinationale implantée sur tous les continents, avec plusieurs centaines de filiales à ­l’international, et pourtant elle continue à soigner l’image ­d’Épinal du ou de la gentille factrice, bonne à tout faire.

Déjà le facteur, muni d’un smartphone et reconnu « tiers de confiance », pourrait entrer chez les particuliers pour pren­dre des photos certifiées de voitures accidentées, de dégâts des eaux, de problèmes de voirie ou passer voir si les personnes âgées se portent bien… Maintenant il pourra transporter des plateaux repas au personnes âgées, met­tre en place une identité numérique certifiée, etc. Dans les bureaux de poste, on vend des tablettes pour les personnes âgées. Tout est bon pour prendre des parts de marché et empiéter sur les autres services publics...

Les suppressions d’emplois, la répression syndicale, la baisse du service public postal et donc du lien social, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales montre, ô combien, l’intégration par l’État de la doxa capitaliste.

La répression tente de faire taire toute contestation. On se rappelle de l’envoi du RAID contre des grévistes occupant un centre de tri en 2003, par exemple. Depuis deux ou trois ans cette répression évolue, en ciblant méthodiquement des syndicalistes, pour de simples prises de paroles, ou intervention (« intrusion ») dans des établissements. Traditionnellement, la justice est du côté du patron, au contraire de l’Inspection du travail, dont les décisions sont hélas souvent infirmées par le ministère du ­Travail (qu’il soit UMP, PS ou LRM). La Poste sait aussi utiliser le canal policier et pénal pour mettre la pression sur le syndicalisme de lutte.

La situation sociale de l’entreprise est en devenue catastrophique. Au-delà de l’enquête d’Envoyé spécial, la réaction de nombre de salarié·es sur les réseaux sociaux démontre leur malaise. C’est en premier lieu la conséquence du sous-effectif, avec 5 000 à 7 000 suppressions de postes par an – et des pointes à 10 000 certaines années. Sur dix ans, la barre des 100 000 pourrait être franchie, ce qui ferait une baisse d’un tiers des effectifs. Plus de la moitié des bureaux de poste de plein exercice  [2] ont été remplacés par des points poste dans des supermarchés par exemple.

Pour la socialisation et l’autogestion

Les attaques successives ont transformé la Poste en une entreprise de service de plus dans le champ capitaliste. En acceptant le passage de la CDC comme actionnaire majoritaire de la Poste, avec 66 % du capital, l’État compte se délester de tout un tas de missions de service public qui lui étaient dévolues, notamment en zone rurale, à travers les maisons de services au public (MSAP, prochainement rebaptisées Maisons France ­service).

Face à cette offensive, il est nécessaire de rendre la Poste aux usagères, aux usagers et aux salarié·es. Alors que la plupart des élu·es et le gouvernement sacrifient le service public et la présence postale sur l’autel du capitalisme, c’est à la population, aux postières et aux postiers de décider de l’avenir de ce service public essentiel pour le lien social.

Des résistances ont déjà lieu un peu partout, dans l’Hexagone et outre-mer, dans l’ensemble des secteurs de la Poste  [3]. Des grèves, notamment chez les facteurs et factrices, éclatent dans de nombreux départements ; des communes et des comités d’usagers se regroupent pour obtenir le maintien des bureaux de poste. Sur fond de campagne pour un référendum sur la privatisation d’ADP, et de lutte pour les retraites, la mobilisation pour l’avenir de la Poste, des postières et des postiers ne doit pas faiblir.

Hugo (UCL Orléans)


Chronopost : révolte des ouvriers sans papiers

Le 11 octobre, les ouvriers sans papiers de Chronopost à Alfortville (94) ont entamé leur quatrième mois de grève. Le Collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine (CTSPV) et les syndicalistes de Solidaires du Val-de-Marne jouent un rôle moteur dans cette lutte appuyée par la fédération SUD-PTT. Mais quatre mois, c’est très long.

Chronopost refuse toujours de céder à leur demande de régularisation et d’embauche, niant toute responsabilité et se défaussant sur les sous-traitants. Pourquoi cet entêtement, alors que les grèves de sans-papiers dans une douzaine d’entreprises d’Île-de-France, en octobre, ont abouti très vite à des régularisations ? Rappelons que l’État est – encore – actionnaire majoritaire de la Poste.

À l’heure où Macron veut imposer un débat nauséabond sur l’immigration et les quotas d’immigré·es, cette intransigeance n’a sans doute rien d’étonnant !

Pour donner à la caisse de grève :

« Sans-papiers de Chronopost ! » sur Lepotsolidaire.fr

[1« La Poste : Le management par la terreur tue… et attise la colère », Alternative libertaire, décembre 2018.

[2C’est-à-dire offrant tout l’éventail des services, y compris bancaires.

[3« La Poste : Virus gréviste contre les sous-effectifs », Alternative libertaire, février 2018.

 
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